Le premier écocide identifié comme tel fut l’utilisation par l’armée américaine, pendant la guerre du Vietnam, de l’ « agent orange », un puissant herbicide particulièrement dangereux à cause de sa teneur en dioxine, une substance très toxique. Dès 1961, les avions larguent leurs traînées blanches sur le sud du pays. En dix ans, on estime que 80 millions de litres de produits chimiques ont été déversés sur le Vietnam, ainsi que sur les zones frontalières avec le Cambodge et le Laos. Plus de 20 % de la superficie du sud du pays a été touchée. Les retombées recouvrent des milliers de villages. La végétation meurt, laissant les populations sans moyens de subsistance et exposées à des taux de dioxine dévastateurs, à l’origine notamment de cancers et de malformations.

A la conférence scientifique de Washington en février 1970, Arthur Galston, éminent professeur de biologie à l’université américaine de Yale (Connecticut), définit l’écocide comme « la destruction délibérée de l’environnement », à l’exemple de la guerre chimique menée au Vietnam par l’armée américaine.

En dix ans, on estime que 80 millions de litres de produits chimiques ont été déversés sur le Vietnam, ainsi que sur les zones frontalières avec le Cambodge et le Laos.

En 1998, le Vietnam devient le premier pays à reconnaître juridiquement ce crime commis sur son sol. L’article 342 de son Code pénal décrit « le fait pour toute personne en temps de paix ou en temps de guerre, de massacrer massivement des habitants d’une région, de détruire des ressources d’existence, et la vie culturelle et spirituelle d’une nation, de bouleverser les bases d’une société en vue de la détruire ou de commettre tout autre acte de génocide ou de destruction de la vie des êtres vivants ou du milieu naturel ».

Dans la foulée du Vietnam, huit autres Etats issus de l’ex-URSS, dont la Russie et l’Ukraine, ont inscrit leur version du « crime d’écocide » dans leur Code pénal. En 2010, la juriste britannique Polly Higgins a, à son tour, proposé à l’ONU que l’écocide constitue un crime contre la paix et demandé à la communauté internationale de légiférer en ce sens. Ailleurs, des juges ont reconnu des écocides, comme au Brésil, en Equateur ou au Guatemala. La Belgique débat actuellement de l’opportunité de se doter d’un tel concept. Alors que la France a, elle, décidé de privilégier la notion de « délit » environnemental à celle de « crime » dans son futur texte de loi. La menace a changé, le risque n’est plus la force militaire, mais le poids des industriels. C’est pourquoi il est nécessaire de réaffirmer la suprématie des droits humains sur le droit commercial, d’une part, mais aussi de reconnaître que nos droits fondamentaux sont conditionnés par le respect de normes supérieures définies par des lois biologiques.

Les victimes de l’« agent orange » continuent de se battre dans l’espoir de faire reconnaître par la justice la responsabilité du gouvernement américain et des fabricants. S’appuyant sur les lois déjà existantes, des vétérans de l’armée américaine ont réussi à contraindre, en 1984, ces groupes de l’industrie chimique à les dédommager pour les conséquences graves de l’« agent orange » sur leur santé. En revanche, les victimes vietnamiennes n’ont jamais obtenu gain de cause. En 2009, la Cour suprême des Etats-Unis a ainsi débouté de leurs plaintes une association les représentant contre les 37 entreprises ayant fabriqué le défoliant.

Les conséquences marquent encore aujourd’hui le pays et sa population. Il en a été question lors du procès ouvert le 25 janvier au tribunal judiciaire d’Evry, après le dépôt de plainte de Tran To Nga, une victime franco-vietnamienne, contre 26 fabricants de ces produits phytosanitaires, dont Monsanto. Ce drame environnemental et humain a permis l’émergence du terme « écocide », une nouvelle arme sémantique dans l’arsenal des défenseurs de la planète plus de cinquante ans après. Si la France n’est pas encore dotée d’un texte pénalisant l’écocide, une décision en faveur de Tran To Nga créerait un précédent pour des centaines de milliers d’autres victimes potentielles.

Source : https://www.francetvinfo.fr (25/01/2021)