Depuis 1957, le traité CEE comprend dans son préambule l’objectif d’établir une concurrence libre et non faussée. Très rapidement, ce principe a acquis une valeur constitutionnelle. Voyons plutôt le résultat pour la santé.

Selon l’analyse bibliométrique conduite par l’association Générations futures, 99 % des études sur la toxicité du Glyphosate, pesticide très controversé, sont jugées non pertinentes ou non fiables par le rapport préliminaire européen. L’association Générations futures à propos de l’expertise préliminaire européenne sur le glyphosate, qui doit permettre la ré-autorisation en Europe de l’herbicide controversé, fin 2022, pose la question qui fâche : « une expertise peut-elle être scientifique si la science n’y a pas sa place ? ». Dans une analyse rendue publique mardi 16 novembre, l’association antipesticide estime et chiffre, pour la première fois, la non-prise en compte de l’écrasante majorité des études universitaires récentes par le rapport préliminaire européen (RAR, pour « Renewal Assessment Report »), préparé par les agences réglementaires néerlandaise, hongroise, française et suédoise.

La quantité de pesticides vendue en France a augmenté de près de 20 % entre 2017 et 2018, passant de 71 200 tonnes à 85 900 tonnes, dont plus de 22 % sont des pesticides classés toxiques, très toxiques, cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques

Selon l’analyse bibliométrique conduite par l’association, seules 3 % des 7 188 études publiées dans les revues scientifiques internationales sur le glyphosate au cours des dix dernières années ont, en effet, été jugées « pertinentes » et « pouvant être utiles pour l’évaluation » de la substance. Parmi celles-ci, seule une petite fraction – 0,4 % de l’ensemble – est jugée « fiable ». Au total, c’est ainsi plus de 99 % de la littérature savante produite au cours de la dernière décennie sur la toxicité, l’écotoxicité ou les propriétés de perturbation endocrinienne (capacité à interférer avec le système hormonal) du pesticide de synthèse le plus utilisé au monde qui est jugé non pertinente ou non fiable par le RAR.

A l’inverse, note l’association, les études conduites par les fabricants bénéficient d’une plus grande mansuétude et finissent par fonder l’essentiel de l’expertise européenne. Pourtant, l’association relève des « défauts majeurs » dans la plupart de ces tests réglementaires, qui ont pourtant été considérés comme fiables par les évaluateurs européens.

Le rapport de l’association éclaire une controverse qui dure depuis plus de cinq ans. En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), la principale autorité de classification des agents cancérogènes, classait le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme ». Une position diamétralement opposée à celle des agences réglementaires européennes et américaine : considéré comme non cancérogène, le glyphosate a été ré-autorisé en 2017, pour cinq ans, sur le territoire de l’Union européenne.

Pourquoi de telles divergences de vue ? Le rapport de Générations futures l’explique par la non-prise en compte, par les experts européens, des études universitaires et académiques publiées dans la littérature savante. Sur les 1 550 études sur la toxicité du glyphosate publiées dans la littérature scientifique au cours des dix dernières années et identifiées par l’association, seules 11 ont été jugées fiables par le RAR. Sur les 1 614 études d’écotoxicité identifiées, là encore 11 études ont été jugées fiables. Le taux est plus faible encore pour les effets de perturbation endocrinienne : sur 4 024 études publiées, seules 8 sont jugées fiables par le RAR.

Les laudateurs du marché se parent de l’eurocratie pour faire valoir leurs intérêts contre la santé des populations européennes. Les entraves à la concurrence, si elles nuisent à certains, permettent de limiter les distorsions sociales, limiter la destruction de l’environnement, de préserver les diversités et donc préserver l’avenir. La Sécurité sociale constitue une entrave aux intérêts des assurances privées, c’est pourquoi elle est tant décriée et attaquée par ceux-ci. C’est au nom du secret des affaires et de la défense des intérêts financiers que le pouvoir politique s’oppose aux reconnaissances des risques professionnels. La libre concurrence scientifique est faussée par l’Europe pour préserver les intérêts du capitale, contre la santé des populations.

Source : www.lemonde.fr/ (16/11/2021)