Pour évaluer les risques professionnels encourus par des salariés au travail, il est important, si l’on veut développer une approche réaliste, de prendre en considération les polyexpositions qui ne sont que le reflet d’expositions combinées à de multiples nuisances. L’exposition à un mélange de produits chimiques est le cas de figure le plus souvent rencontré en entreprise. Même si certaines activités professionnelles ne requièrent pas l’utilisation de tous les produits chimiques simultanément, même si les concentrations dans les atmosphères de travail peuvent être très faibles, il n’en demeure pas moins que les salariés se retrouvent en situation de polyexposition.

Dans le milieu du travail, la majorité des salariés est exposée à de multiples facteurs de risques sanitaires : des nuisances chimiques, physiques, biologiques, sans oublier les risques psychosociaux, etc. Ces expositions peuvent se cumuler pendant toute une carrière, elles peuvent faire l’objet d’expositions simultanées ou décalées dans le temps et elles peuvent présenter des effets à court, moyen et long terme.

Historiquement, la prévention des risques est réalisée nuisance par nuisance, même si plusieurs sources de dangers sont identifiées dans l’environnement professionnel. C’est sur ce principe que sont élaborés des tableaux de maladie professionnelle de la Sécurité sociale. En conséquence, les interactions possibles entre les expositions et les facteurs de risque sont rarement prises en compte, bien souvent en raison du manque de connaissances relatives aux effets combinés.

Par la synergie, les effets des nuisances sont supérieurs à la somme des effets inhérents a chacune des expositions. Une exposition sans effet devient une nuisance avec effets sur la santé lorsqu’elle est associée à une autre exposition. Les effets des nuisances s’additionnent. La connaissance des effets combinés sur la santé des travailleurs de divers agents permet de comprendre ces interactions et donc de mettre en œuvre des solutions de prévention. À cela, s’ajoute le fait qu’une meilleure connaissance et une meilleure évaluation des effets des polyexpositions permettent d’identifier des situations de travail potentiellement dangereuses, pour lesquelles la recherche pourra proposer des mesures de prévention adaptées. Mais ignorer ces risques devient criminel.

A la verrerie, le graissage des moules à 800° dégage une vapeur d’hydrocarbure hautement cancérogène, des HAP, toutes les 20 minutes. L’amiante y est largement utilisée.

Le dossier des verriers de Givors montre bien que le système des Tableaux est inadapté à leur situation. Prenons un seul exemple, celui de l’ouvrier de fabrication du verre creux. Il est face à une matière en fusion entre 1 000° et 800°, dans un environnement bruyant de 104 décibels il applique de la graisse sur des moules à haute température. Sous l’effet de la chaleur ces graisses fondent et se transforment en brouillard contenant des HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques). Ces aérosols de fluide d’usinage sont hautement cancérogènes. Mais en même temps, les petits pots, produits finis incandescents, circulent sur des plaques de pose en amiante (ou alliage amianté) percées, circulant sous air pulsé. Des produits complémentaires vernis, dégraissants, graphite, solvants divers, etc. viennent s’insérer dans le processus de fabrication à ce poste. Produits quelquefois inadaptés aux températures auxquelles ils sont soumis et dont on ignore totalement la métamorphose et les nouveaux risques engendrés. C’est cela la polyexposition dont on ignore les risques pour la santé humaine après combinaison et mélanges.

Chez les verriers, deux maladies professionnelles ont été reconnues en polyexposition (amiante, hydrocarbure et solvants), donc hors tableaux de la Sécurité sociale, après 15 années de combats judiciaires. L’entreprise s’étant portée jusque devant la Cour de cassation, pour s’y voir déboutée. L’employeur a été en outre condamné pour faute inexcusable. Car, il est constant que l’employeur est tenu envers son salarié d’une obligation de sécurité de résultat, notamment en ce qui concerne les maladies professionnelles contractées par ce salarié du fait des produits fabriqués ou utilisés par l’entreprise ; le manquement à cette obligation a le caractère de faute inexcusable.

Source : INRS, Hygiène et sécurité au travail, n° 261, décembre 2020