A la suite de l’épidémie de syphilis survenue en 1862 à l’usine Lanoir, tous les souffleurs des diverses verreries de Rive-de-Gier, guidés par M. Diday, prirent l’initiative d’adresser collectivement à M. Petin, maire de Rive-de-Gier, une pétition, qu’on peut lire dans le N° 22 de la Gazette médicale de Lyon, année 1862, et par laquelle ils sollicitent, comme un bienfait, comme une garantie indispensable pour prévenir le retour et l’extension des malheurs qui venaient de les frapper : « de faire visiter tous les quinze jours par un médecin les ouvriers qui sont occupés à la fabrication du verre à bouteilles, et d’obliger les chefs d’atelier à refuser d’admettre ceux qui ne seraient pas porteurs d’un certificat de santé délivré par le médecin commis à cet effet », (« maladies des verriers, XIX-XXe siècle », www.genverre.com)

Cette information nous montre que l’action des ouvriers pour le respect de la santé au travail, mise en évidence par la Gazette médicale de Lyon ne date pas d’hier. La contagion de syphilis à l’époque touchait y compris les jeunes ouvriers en bas âge, c’est ce qui mit « la puce à l’oreille » des médecins. Les épidémies se constataient en 1862 (peut-être avant!) 1863, 1867, 1870, 1876 et qu’elle se transmettait au travail par le transfert dans le processus de production du verre d’un ouvrier à l’autre par la canne de soufflage. Le docteur Gromier en constatait trois cas de contagion dans une verrerie de Givors en 1875.

Le Dr Guinand pouvait noter que « chaque usine a toujours à sa disposition un certain nombre d’ouvriers de relai. Mais, surtout pendant les grandes chaleurs de l’été, les manquants dépassent parfois le nombre des suppléants ; on est alors obligé de recourir promptement aux souffleurs inoccupés des autres usines, car le verre arrivé à son point de fusion demande à être travaillé immédiatement. » C’est ainsi que la maladie se propageait d’une usine à l’autre, d’une région à une autre. Il fallait appliquer les mesures de protection dans toute une profession pour enrayer le mal.

Lors de la discussion sur le rapport du Dr Guinand, le Dr Diday déclare : « Très certainement personne, ici, ne me démentira quand je dirai qu’il vaut mieux sauver d’une maladie cruelle et honteuse 20 honnêtes familles par an que de livrer au commerce 80, au lieu de 65 bouteilles par heure (car c’est à peu près là la diminution du rendement qu’on reproche à l’essai de l’embout). Toutefois, l’industrie ne l’entend pas de cette oreille ; par sa nature, elle sacrifiera toujours le progrès qui assainit le travail au progrès qui l’abrège. C’est à nous de réagir contre cette tendance même victorieuse. Et, pour ma part, je refuse absolument de laisser juger en dernier ressort, l’embout Chassagny, par des experts de la classe de ceux qui brisent la lampe Davy [destinée à réduire les explosions dans les mines] pour y allumer leur pipe ! »

Le Dr Rollet suggère l’application de la loi pour faire respecter la santé des travailleurs : « Quant à la visite sanitaire des ouvriers verriers, faite dans le seul but de les préserver de la syphilis à laquelle les expose leur travail professionnel, elle a donné de si excellents résultats dans l’usine visitée par M. GUINAND que je m’y rattache de plus en plus. Autrefois je demandais moins. Lorsque je fis mes premières observations sur la syphilis des verriers, je m’empressais d’avertir l’Administration en lui demandant d’informer les ouvriers verriers et les maîtres de verrerie du danger de contagion que présentait le travail du soufflage. Je proposais de rédiger une instruction populaire à cet usage, instruction qui devait être affichée dans les verreries. Enfin, j’ajoutais que l’omission des prescriptions réglementaires n’était pas sans présenter une sanction sérieuse, puisque l’article 1383 du Code civil, qui établit que chacun est responsable du dommage qu’il a causé par son fait, par son imprudence ou sa négligence, serait tout à fait applicable en pareil cas. »

Le combat des verriers de Givors pour le classement « amiante » du site givordin – Lors de l’audience devant la Cour administrative d’appel de Lyon, le 17 septembre 20018 / © V.Benais

A l’audience publique de la deuxième chambre civile de la Cour d’Appel de Lyon, le 5 août 1904, la condamnation de la Société Anonyme des Verreries du Lion ayant ses bureaux à Rive-de-Gier se voit confirmé de jugement de première instance la condamnant à supporter les charges financières consécutives au décès d’un salarié. Même si elle tente d’en faire porter la responsabilité à la victime ! « Considérant que ce fait n’a pas la cause de la faute inexcusable prévu par l’article neuf de la loi du neuf avril mil huit cent quatre vingt dix huit, Par ces motifs et eux non contraire des premiers juges, Confirme le jugement entrepris qui sortira son plein et entier effet, Condamne l’appelante à l’amande et aux dépends. »

Une faute inexcusable dont il est beaucoup question au début du XXIe siècle : L’employeur est garant d’une obligation de sécurité de résultat à l’égard de ses salariés [article L. 4121-1 du code du travail, fortement inspiré de la directive européenne du 12 juin 1989 sur l’« amélioration de la sécurité et de la santé des travailleurs au travail »]. Le manquement à cette obligation peut alors constituer une faute inexcusable et engager la responsabilité de l’employeur.