Plus la connaissance du dossier des verriers de Givors avance, plus la relation entre les conditions d’expositions toxiques et les pathologies développées s’affine. Sept verriers décédés, se sont vus reconnaître un cancer des glandes. Pour certains, ces cancers se sont ensuite étendus à la gorge, à la mâchoire, aux poumons, voire généralisés. L’âge moyen des décès se situe à 65 ans. Deux travaillaient en maintenance, deux en fabrication et trois au choix.

Le lymphome des ganglions est un cancer du système immunitaire. Il existe plusieurs types de lymphomes suivant les cellules touchées. Les ganglions sont des structures lymphatiques chargées de surveiller la lymphe. Quand elles sont touchées, elles ne peuvent plus jouer leur rôle correctement. Le lymphome peut alors provoquer une grande fatigue, des adénopathies, de la fièvre ou des douleurs. Certains lymphomes comme le lymphome hodgkinien touchent préférentiellement les jeunes adultes, les lymphomes non hodgkiniens peuvent toucher toutes les classes d’âges mais affecte particulièrement les personnes âgées.

La situation soulevée ici par ces sept verriers vient fortement questionner sur la volonté du gouvernement de repousser l’âge de départ en retraite. La formule selon laquelle « On vit plus vieux donc on doit travailler plus longtemps », est bien loin de se vérifier dans l’espèce. Si la durée de vie moyenne des hommes atteint près de 80 ans, on perçoit ici que dans certaines professions ce n’est pas le cas. Ces verriers sont morts près de 15 ans avant cette moyenne !

Il est de bon ton de culpabiliser les malades en les interrogeant sur leur mode de vie et de consommation : tabac, alcool, activité sportive, etc. Mais jamais on ne les interroge sur leurs conditions de travail, ni sur les expositions toxiques éventuelles. L’un d’eux, décédé à 55 ans, était tombé malade à 50 ans. Il travaillait en maintenance, assurant l’entretien sur l’ensemble de l’entreprise. Ses premiers symptômes « essoufflé » lui qui ne fumait pas, ne buvait pas, était un sportif, il allait s’entraîner au foot toutes les semaines. Puis « il étouffait » le médecin de la verrerie lui disait que « c’était à cause de l’âge ». Il a traîné cinq ans et le cancer du poumon s’est généralisé. Le Professeur qui l’a examiné à Jules Courmont lui disait que ça venait de son exposition professionnelle. Pour l’entretien il intervenait au déchargement des matières premières, à la composition, au broyage du verre, sur le fuel lourd, aux arches de cuisson Duracote, aux compresseurs, pompe à vide. L’amiante était présente au four et compresseurs. Le lavage des pièces mécaniques s’effectuait au perchloréthylène, à la Dartoline, aux compresseurs avec des huiles de synthèse.

Une étude présentée aux élus du Comité d’entreprise en septembre 1988 sur l’absentéisme et ses causes soulignait que la première cause d’absentéisme était liée aux conditions de travail. « Les conditions de travail sont estimées encore assez médiocres… » (cf. point 2.3.1). En octobre 1991, les délégués CGT posaient la question : « où en est l’analyse des fumées des huiles de fabrication ». Le représentant de la direction répondait : « on en reparlera lors du prochain CHSCT, et nous devrons élaborer un plan de travail comme nous en avons convenu, il y a un an, à Saint-Andéol ». Cet extrait de PV de réunion sur la sécurité montre assez que la direction repoussait sans cesse la solution des problèmes de sécurité et de conditions de travail « assez médiocres ».

Les expositions toxiques contribuent insidieusement à la dégradation de la santé des hommes. Toutes les agressions du corps, quelle que soit leur nature, produisent leurs effets pathologiques par le biais de l’inflammation et du stress oxydant : une blessure, une infection, un excès d’apport alimentaire, une engueulade avec le chef, le bruit, la chaleur, les trépidations, un travail répétitif sans perspectives d’avenir, etc. En somme quelle que soit l’agression, le corps réagit en mobilisant ses défenses immunitaires de base : la production des cytokines qui activent les mécanismes de l’inflammation.

Les avancées scientifiques de la dernière décennie ont montré que l’inflammation et le stress oxydant jouent un rôle majeur dans l’ensemble des pathologies chroniques (pathologies cardio-vasculaires, dépression, cancer, atteinte dégénérative du système nerveux, etc.) et pas seulement dans les pathologies classiquement caractérisées comme inflammatoires. C’est ce qui explique que, par exemple, la silice ne produit pas seulement une fibrose pulmonaire, mais est responsable de maladies inflammatoires comme la sclérodermie, la polyarthrite rhumatoïde, le lupus érythémateux disséminé, et le cancer… Ou le fait que l’exposition aux fumées de diesel se traduise, entre autres, par des pathologies cardio-vasculaires. Ou que le travail de nuit soit à l’origine de cancers, etc… Tous exemples qui montrent que la focalisation sur le lien entre une agression et ce qui semble être son organe-cible occulte les répercussions générales sur d’autres organes et sur l’organisme.

Des données scientifiques que l’on tarde beaucoup à faire entrer dans l’approche pratique des pathologies nées des conditions de travail et d’expositions professionnelles désastreuses pour la santé.

Source : Dr Philippe Davezies, Le corps face au cumul des contraintes et des nuisances du travail, in Les risques du travail, La Découverte, avril 2015