Jean-Luc Chagnolleau est cet ancien docker du port de Nantes décédé en 2011, à 55 ans, des suites d’un cancer de la thyroïde survenu après un premier cancer du rein. Depuis 2007, il se battait pour faire reconnaître ces pathologies comme maladies professionnelles. Pour lui et pour ses camarades dockers. Il était à l’initiative de la création de l’Association pour la protection de la santé au travail dans les métiers portuaires en Loire-Atlantique.

Les ouvriers portuaires sont quotidiennement exposés à des produits polluants tels la silice des ciments, le coke du pétrole, les phosphates… Que risquent ceux qui manipulent au quotidien des cargaisons de marchandises arrosées de pesticides, fongicides et autres substances toxiques ? Leur santé !

Lorsqu’ils déchargent des cargaisons de soja en vrac qui ont été arrosées de pesticides avant la traversée, ils respirent les vapeurs des produits macérés pendant des semaines. Ça pique les yeux, ça prend au nez. Ces marchandises arrivent souvent de pays dans lesquels il n’y a pas de seuil limite pour l’utilisation de produits toxiques. Parmi les polluants manipulés, il y a aussi la silice des ciments, le coke du pétrole, les émanations du charbon, les phosphates, les bois traités… Et le matériel de protection — masque, lunettes — reste assez dérisoire. Mais il y a encore quelques années, ils travaillaient en short et à mains nues au milieu des matières toxiques. Le silence fait autour de cette épidémie de cancers des dockers rappelle étrangement celui sur l’amiante.

Après quinze ans de recours et d’échecs, le Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) des Pays de la Loire a enfin rendu une décision, le 25 août 2022, qui établit « un lien direct entre la survenue du cancer du rein et l’exposition professionnelle au trichloréthylène », ce solvant utilisé pour le dégraissage des métaux, désormais interdit, auquel Jean-Luc Chagnolleau a été exposé comme docker, et auparavant, dans son métier de chaudronnier. Ces cancers ne figurent dans aucun tableau de maladie professionnelle. Ce sont donc les médecins (médecin-conseil, professeur de pathologie professionnelle, médecin inspecteur régional du travail) siégeant en CRRMP qui, dans une procédure dite « hors tableau », ont été chargés de se prononcer sur l’existence (ou non) « d’un lien direct et essentiel entre la pathologie et le travail de l’assuré ».

« C’est une victoire tant sur le plan symbolique que financier », a commenté ce samedi 5 novembre l’avocat François Lafforgue, du cabinet spécialisé TTLA. Pour Véronique Busson-Chagnolleau, l’épouse de Jean-Luc Chagnolleau : « Cette victoire a un goût amer puisqu’il n’est plus là… Mais Jean-Luc avait raison depuis le début ! »

L’issue d’un combat victorieux, mais que la victime n’aura pas connue. C’est un parcours du combattant pour constituer les dossiers, rassembler des preuves grâce aux carnets de travail où ils ont consigné le détail de leurs missions journalières. Et les victimes se heurtent à la nomenclature de la Sécurité sociale qui associe une maladie professionnelle à une seule cause ; or, ils ont manipulé parfois jusqu’à quatorze produits différents au cours de leur vie et n’ont pas tous le même type de cancer…

Les employeurs disent qu’ils font ce qu’ils peuvent pour protéger les travailleurs. Mais, d’une façon générale, le milieu portuaire est assez opaque et les différents intervenants (entreprises de manutention, gérance du port, armateurs) se renvoient la balle. Quant au ministère du Travail, il a publié en 2015, suite au rapport Escales sur les enjeux de santé au travail et cancers, une circulaire qui recense les matériaux toxiques et les risques encourus par ceux qui les manipulent. Mais il faudrait maintenant que la mobilisation des dockers se fasse au niveau international. Car c’est un problème sanitaire qui dépasse les seuls ports français.

Source : www.ouest-france.fr/ (05/11/2022) ; http://television.telerama.fr/ (18/02/2017)