le 18 Octobre 2010

Le travail dans tous ses états

Américains ou non, les patrons verriers doivent respecter la loi

Mots clés : Souffrances au travail,

Depuis deux ans, les ex-salariés de la verrerie de Givors (Rhône) se battent pour faire reconnaître que leur travail les a exposés à des maladies professionnelles. Le dernier responsable de l’entreprise, l’américaine O. I. Manufacturing, refuse d’assumer ses responsabilités, au mépris de la loi.

« Laissez la direction d’O.I. Manufacturing tranquille. On ne peut pas refaire l’histoire de la verrerie de Givors…?» C’est, en substance, le message qu’ont délivré les représentants de la direction du travail du Rhône aux anciens salariés et aux élus givordins. La réunion, obtenue de haute lutte, après intervention du maire, Martial Passi, auprès du premier ministre et des ministres du Travail et de la Santé, et après une interpellation de cette dernière au Sénat par le sénateur communiste Guy Fischer, devait rassembler les représentants de la préfecture, de l’Agence régionale de santé, de la direction du travail, de l’entreprise, de la mairie et de l’association des anciens verriers. La direction du travail était présente, la préfecture excusée et l’entreprise a fait savoir qu’elle ne participerait pas. Juste ce qu’il fallait pour aiguiser la colère des anciens verriers, qui sont mobilisés depuis deux ans pour faire reconnaître que les postes qu’ils occupaient généraient des maladies professionnelles.

À l’origine de la mobilisation, une première constatation?: le nombre de salariés victimes de maladies semblait plus important que dans le reste de la population. Ils ont donc fait une enquête, en 2009, auprès de leurs collègues. Sur les six cent quarante-cinq questionnés, deux cent dix ont répondu. Soixante-dix-huit personnes étaient décédées, soixante-cinq malades. Cent soixante-dix-neuf pathologies ont été recensées, dont quatre-vingt-treize cancers, du poumon, du foie, de l’appareil digestif, des intestins, de la sphère ORL, des leucémies. Il y a eu vingt-quatre décès dont la cause n’a pas été déterminée et dix morts subites. Tout cela est dix fois supérieur à l’enquête de référence menée par quatre cents médecins du travail dans sept régions, entre 1990 et 1995.

Deuxième constatation faite lors de la dépollution du site?: la carte des postes occupés par les victimes correspond à celle des lieux pollués par toute une kyrielle de produits reconnus dangereux et cause de maladies professionnelles dans la verrerie?: hydrocarbures, dont des hydrocarbures aromatiques polycycliques, chrome, plomb, arsenic. Mais les sols n’ont pas retenu tous les produits volatils respirés par les salariés. La dépollution a dû être réalisée en deux temps. La cheminée est conservée en l’état, sa démolition et la dépollution y compris de son sous-sol s’avérant trop difficiles. Aujourd’hui, le site est «?presque?» propre et l’installation d’un pôle automobile et mécanique, d’un autre de services et d’un troisième, artisanal et industriel, doit être achevée en 2011. Cette réindustrialisation prévoit plus de cinq cents emplois. Mais, toute la zone a été interdite à «?l’aménagement d’activités sensibles, de type jardin d’agrément, jardin d’enfants, potager, terrain de sport, aire de stationnement pour gens du voyage, crèche, école, établissement sanitaire et construction à usage résidentiel y compris résidence hôtelière?». Décision prise par deux arrêtés préfectoraux. C’est dire si le site est reconnu dangereux. «?Tout le monde connaît, au centimètre près, les terrains pollués, et l’entreprise ne serait pas en mesure de savoir quels postes de travail étaient dans ces zones et qui l’occupait?? De qui se moque-t-on???» s’indigne le maire de Givors. «?On peut refaire l’histoire de la verrerie, précise le docteur en gestion Laurent Gonon, on peut obliger BSN, l’ancien propriétaire du site et son repreneur O. I. Manufacturing à fournir des attestations d’exposition individuelle des salariés aux produits toxiques. Le Code du travail est clair à ce sujet?: toute entreprise doit conserver les dossiers du personnel pendant trente ans et doit être en mesure d’en fournir des extraits…?»

C’est là que le bât blesse. O. I. Manufacturing refuse de répondre positivement aux demandes des salariés. Sur les cinquante dossiers envoyés, il y a eu une dizaine de réponses… négatives. L’entreprise ne reconnaît que l’utilisation de l’amiante. Or, l’absence de ce document empêche tout dépôt de dossier de demande de reconnaissance de maladie professionnelle, car, sans lui, le lien direct et essentiel avec le travail ne peut être prouvé. Quel intérêt l’entreprise a-t-elle à jouer les abonnés absents?? Elle n’aura pas un centime à dépenser dans l’indemnisation des salariés, mais elle serait sans doute amenée à devoir revoir les conditions de travail qu’elle impose sur ses autres sites, dont celui de Veauche, dans la Loire. Il faut savoir que la partie «?froide?» d’une verrerie est à 150°, que la partie «?chaude?» atteint les 1?500°, que, dans certains ateliers où les produits, comme du titane, sont pulvérisés, le brouillard est constant… Certains verriers ont les bronches brûlées, d’autres ont signalé des maladies auditives?: un compte rendu du CHSCT met en exergue un niveau sonore à 130 décibels…

Tous les faits sont connus de l’Agence régionale de santé, de la Médecine du travail, de la direction du travail… Quand quatre salariés sont tombés malades en même temps, les Hospices civils de Lyon avaient écrit à la direction pour la mettre en garde et l’appeler à «?faire quelque chose?». Mais, pour faire respecter le droit, la mauvaise volonté semble prévaloir. Un médecin inspecteur du travail n’a-t-il pas osé écrire que les comptes rendus du CHSCT étaient propriété de l’entreprise alors que l’organisme est paritaire?? Une procédure a été engagée par les anciens verriers devant le tribunal de la Sécurité sociale. On parle du déficit du régime général, or les maladies lourdes engendrées par la verrerie sont supportées par ce régime et non par celui dont elles devraient dépendre, celui des maladies professionnelles. La préfecture va reprogrammer une réunion, mais va-t-elle faire respecter l’état de droit?? «?Que cache O. I. Manufacturing, pour refuser de répondre et de prendre ses responsabilités???», demande le maire de Givors.

Émilie Rive

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