Il y a deux manières de comptabiliser les morts : les décompter, en tenir une comptabilité minutieuse pour ce qui est de ceux de la route et les escamoter, en oublier dans la comptabilité pour ce qui est des morts au travail.

Selon les estimations de l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), 2 947 personnes ont perdu la vie sur les routes de France métropolitaine en 2021. Avec 297 décès de moins qu’en 2019, année de référence, la mortalité routière est en baisse de -9% en 2021 (et en hausse de +16% par rapport à 2020). Précis !

Au moins 150 000 morts dans les mines depuis 1945 et 100 000 de ces décès sont imputables à des maladies respiratoires

Quand aux morts au travail, c’est un peu différent. Alors que le 28 avril a été célébrée la Journée internationale de la sécurité et de la santé au travail, syndicats et associations dénoncent une situation déplorable en Europe et catastrophique dans l’Hexagone, seul pays européen où la tendance reste à la hausse (avec 7 800 accidents mortels recensés sur la période 2010-2019), l’horizon « zéro mort » paraît encore inatteignable. Dans son ensemble, l’UE (hors France et Espagne, où le nombre de morts ne diminue pas) n’atteindrait pas cet objectif avant trente-trois ans, c’est-à-dire en 2055. Encore faut-il que cet objectif soit fixé, ce qui n’est pas le cas. C’est le contraire qui semble se produire.

« Le patronat français est le pire d’Europe en ce qui concerne la sécurité au travail », dénonce un groupe intersyndical et associatif (*) qui organisait à cette occaion une journée d’action sur le thème «  halte à l’impunité patronale ». Dans un communiqué dénonçant des accidents qui seraient le résultat de « pratiques patronales et gouvernementales concertées », les organisations fustigent « une hécatombe qui (…) décime le monde du travail »… Elles recensent en effet plus de 1 000 accidents mortels au travail et sur le trajet chaque année pour les seuls salariés du régime général. « (C’est) compter sans les accidents non recensés des fonctionnaires, des indépendants et autoentrepreneurs, des travailleurs détachés, des livreurs, chauffeurs et autres travailleurs des plateformes », ajoute le communiqué, tout en pointant des morts qui ne seraient pas « victimes de la malchance mais d’un système d’exploitation ».

Un système qui ne paraît guère se soucier des conditions de travail et tend à favoriser l’impunité des donneurs d’ordres : sous-traitance en cascade, recours abusif à l’intérim, travail détaché, gestion managériale nocive, mise à mal des instances de représentation du personnel, affaiblissement de l’inspection et de la médecine du travail, situation de non-droits pour les travailleurs étrangers, manque de sanctions pour les patrons hors la loi… C’est peu de dire que le panorama ne prête pas à sourire, d’autant plus avec la réélection d’un président dont les ordonnances de 2017 ont représenté « un recul de plus d’un siècle » en matière de droits d’intervention des salariés sur leurs conditions de travail. Et alors que le plan 2022-2025 de prévention des accidents du travail graves et mortels, présenté en mars par son gouvernement, tient plus de l’opération de communication que d’une volonté de changer structurellement la situation, syndicats et organisation sont conscients de ne pouvoir compter que sur la force de leurs mobilisations à venir pour arracher des avancées sociales en faveur des travailleurs.

Depuis plus de vingt ans, de nombreux procès contre les responsables de la mort de 100 000 travailleurs de l’amiante n’ont donné lieu… qu’à des non-lieux. Autant le pouvoir est capable d’installer des milliers de radars sur les routes pour verbaliser les excès de vitesse, autant c’est le rythme d’escargot pour l’amélioration de la sécurité sur les lieux de travail… Quand ce n’est pas la marche du crabe avec les ordonnances Macron et les lois El Khomri en matière de recul du droit du travail et de la sécurité dans les entreprises !

(*)  Composé de diverses branches des syndicats CGT, FSU et Solidaires, ainsi que des associations Attac, Copernic, ­Cordistes en colère et Henri-Pézerat,

https://www.lavantgarde.fr/ (20/05/2022) ; www.humanite.fr/ (28/04/2022)