Avec le développement de la pandémie du coronavirus la promotion de la télémédecine s’accélère. Cependant, les professionnels de la médecine commencent à s’inquiéter et tirer la sonnette d’alerte. Non pas au non de la défense d’intérêts corporatistes, mais au non de la qualité des soins. La crise des vocations médicales organisée par les gouvernements successifs ne doit pas favoriser aujourd’hui le charlatanisme.

En mai 2019, Le Quotidien du médecin avait déjà attiré l’attention sur cet « engouement suspect » : « Nous sommes, depuis quelques mois, régulièrement abreuvés par les différents atermoiements concernant la télémédecine. Ainsi, nous voyons fréquemment dans différents médias l’intérêt que peut apporter ce « nouvel outil ». Le Président de la CNAM et notre ministre de tutelle ne cessent de promotionner cette nouvelle forme de prise en charge des patients. Les syndicats médicaux, avec parfois une certaine appréhension, ont également cautionné la télémédecine. Des confrères se gaussent des collègues récalcitrants, dès lors qu’ils boudent cette nouvelle technologie. »

L’objectif d’une telle promotion était nettement souligné dans cet article : « ce système permettra au directeur de la CNAM de faire des économies en proposant un tarif relativement faible, lequel ne sera probablement pas ou peu revalorisé dans le temps ; à la ministre de la santé d’assurer un maillage plus important en ce qui concerne l’offre de soins au niveau du territoire ; et aux sociétés impliquées dans la télémédecine d’empocher la différence entre le tarif proposé par la CNAM, et la rétribution ridicule donnée aux confrères étrangers. »

Un médecin ou Interne, Yanick L., insérait le 16 juin un commentaire sur le sujet dans le même quotidien : « C’est déjà la réalité pour les interprétations radiologiques. Certains hôpitaux ont passé contrat avec des radiologues nord-africains. Si mes souvenirs sont bons nous avons lu, ici même, la mésaventure d’un confrère breton cherchant le radiologue ayant interprété un scanner à l’hôpital et a découvert alors que ce radiologue était en fait, en Afrique du Nord. » Un autre médecin ou Interne, Isabelle A., avait pu commenter le 12 juin : « C’est déjà la réalité ! Des sociétés en lien avec les mutuelles font de l’uberisation pure et simple de la médecine. Avec des telé-consultations rémunérées par les mutuelles et des médecins qui cliquent sans lire les questions et qui répondent au plus vite pour encaisser 25€. »

Aujourd’hui, c’est à la médecine du travail que l’on veut substituer des télé-médecins du travail ! La revue Santé & Travail publie un dossier (mars 2020) « Télémédecine du travail : des dérives illégales » de Clotilde de Gastines et François Desriaux. « Alertés par des médecins et services de santé au travail, nous avons enquêté sur le développement de certaines pratiques de télémédecine du travail a priori illégales. A terme, c’est le cœur de la mission de prévention primaire qui risque de disparaître. » Voilà une technologie nouvelle qui réglerait bien les sous-effectifs de la médecine du travail et surtout comblerait d’aise le patronat qui craint plus que tout la « mission primaire » du médecin proche des postes de travail, observant les risques physiques, toxiques, psychologiques et tentant d’y apporter observations et solutions avec les représentants du personnel. Après tout nous nous trouvons dans la lignée idéologique de la liquidation des CSHCT mise en œuvre par les diverses lois et décrets de modification du Code du travail.

« Il s’agira d’une visite médicale “hors-sol”, car le médecin n’aura aucune connaissance du milieu de travail, ne fera pas d’examen clinique, ni de prévention primaire », s’alarme Sophie Fantoni-Quinton, professeur en médecine du travail à Lille et docteure en droit. Par ailleurs, « qui prouvera que cette personne est bien médecin ? », s’interroge notre directrice de SST. « Un drôle de trio est à l’origine de cette offre, souligne Santé & Travail, la société commerciale Medispace, adossée à deux associations, l’Association française de télémédecine du travail (ASF2T) et le Groupement santé au travail (GST). Plusieurs médecins du travail s’inquiètent des ambitions de ces francs-tireurs, qui préfigurent une possible uberisation de la médecine du travail. »

Santé & travail rappelle la position du Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom) qui a publié, le 2 mars, deux rapports, l’un sur la médecine de contrôle à distance, l’autre sur le télétravail des collaborateurs du médecin. Il y rappelle notamment l’interdiction d’utiliser le téléphone portable pour une téléconsultation et exige le chiffrage du poste de travail et du disque dur du médecin et de ses collaborateurs. Par ailleurs, le président du Cnom, Patrick Bouet, spécifie dans une déclaration écrite que l’Ordre « condamne sans réserve toute velléité d’uberisation de la médecine. Garant de la déontologie médicale, il défendra toujours l’idée selon laquelle la télémédecine doit être soumise aux mêmes obligations réglementaires et déontologiques que les autres formes de pratiques médicales, dans un parcours de soins coordonnés, au service des patients ».

Le ministère du Travail et son Inspection médicale nationale résument ainsi leur position, beaucoup moins nette : « Nous sommes ouverts aux expérimentations au sein des SST, mais dans le cadre d’une démarche soumise à évaluation, justifiée et cadrée. » Avant d’ajouter : « Un SST se bornant à faire de la télémédecine ne répond pas aux exigences légales quant aux activités des SST. » D’après un médecin-inspecteur régional du travail, avec la pénurie de praticiens, la direction générale du Travail (DGT) subirait toutefois une énorme pression pour ne pas faire obstacle à l’agrément de ce type de structures développant la télémédecine du travail. Une évolution pourtant bien éloignée de la mission originelle et légale de la médecine du travail, qui, rappelons-le, est d’« éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail ».

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