Au cœur de la sous-estimation des risques professionnels.

Les mobilisations des victimes de risques professionnels se multiplient. La Cour de cassation a décidé le 19 janvier 2018 l’examen immédiat des pourvois du Comité anti-amiante de Jussieu et de l’association Ardeva Nord-Pas-de-Calais contre l’annulation des mises en examen des supposés responsables du scandale de l’amiante (http://www.batiactu.com/edito/, 22/01/2018). Les médias s’en emparent et créent un courant d’opinion favorable à la mise en évidence des risques environnementaux, mais aussi des risques au travail. Il ne suffit plus de rejeter les origines de cancers sur des comportements individuels (boire et fumer). Avec l’expérience de la lutte des verriers de Givors, qui font reconnaître plus de la moitié des cancers d’origine professionnelle de leur branche industrielle, on voit bien que les victimes doivent agir et qu’elles obtiennent des résultats.

L’actualité conduit l’association à se ré-intéresser à la création en 2010 au Centre Léon-Bérard à Lyon d’une consultation pour « aider les patients à faire reconnaître leur cancer comme maladie professionnelle » (http://www.infoprotection.fr/, 5/02/2018). En octobre 2013 les verriers étaient représentés à la conférence de presse organisée au Centre Léon-Bérard où fut présentée l’initiative. Leur interrogation-affirmation (basée sur l’expérience) soulignait que la difficulté à faire reconnaître l’origine professionnelle des pathologies résidait dans le refus des employeurs à délivrer les attestations individuelles d’expositions aux produits toxiques (Le Progrès, 16/10/2013). Leur opinion fut évacuée du débat, comme étant « hors sujet » selon le Pr Alain Bergeret, chef du service de médecine et santé au travail aux HCL.

De 2014 à 2015, 440 patients ont été accueillis dans cette consultation et la moitié d’entre-eux ont accepté de répondre à un questionnaire sur les conditions d’expositions qu’ils ont connues au cours de leur carrière professionnelle. Ensuite, 97 patients ont été orientés sur une consultation de cancers professionnels et 40 d’entre-eux ont fait une déclaration de reconnaissance en maladie professionnelle : 19 ont été reconnus, 5 rejetés et 16 restent en attente de décision.

Cette démarche, que l’on connaît bien chez les verriers, permet de rechercher un lien éventuel entre les pathologies développées et les produits auxquels l’ouvrier a été exposé. C’est ainsi que treize verriers de Givors soutenus par leur association, ont pu être reconnus en maladie professionnelle par la Sécurité sociale.

Mais le Centre Léon-Bérard pose à juste raison le coût d’une telle initiative : « Il en ressort que le coût moyen du dispositif de repérage s’élèverait à 62,65 euros par patient. Ainsi, la première année de prise en charge d’un patient atteint d’un cancer broncho-pulmonaire reviendrait à 15.137 euros ». Mais le coût de la prévention reste dérisoire à côté de l’ardoise laissée à la société. Une étude Inserm-INVS de 2012 évalue le bilan potentiel de l’hécatombe entre 130 000 et 180 000 décès liés à l’amiante. Sans compter le coût financier pour la société. Pour la seule année 2015, 965 millions d’euros ont été versés au titre des maladies professionnelles liées à l’amiante selon l’Assurance-maladie, 623 millions d’euros au titre de l’allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante (Acaata), et 438 millions d’euros pour le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA), soit un total de plus de 2 milliards.

Et on ne parle que de l’amiante, il faudrait ajouter tous les coûts liés aux risques chimiques, pratiquement tous pris en charge par le Régime général de la Sécurité sociale. Sur les 11 000 à 23 000 cancers d’origine professionnels déclarés chaque année, seuls 2 000 seraient pris en charge par la Caisse accidents du travail/maladies professionnelles (AT/MP) financée par les seules cotisations patronales. Ceci expliquant cela.