« Quand on me dit « je suis tourneur fraiseur chez Airbus », je ne sais pas ce que c’est, je n’ai pas la fiche de poste sous les yeux. »

Le Pr Stéphane Oustric, médecin généraliste à Toulouse, Président du conseil de l’ordre des médecins de Haute-Garonne et membre du conseil national de l’ordre des médecins depuis 2010, est co-auteur d’un rapport sur les arrêts de travail commandé par le gouvernement. Il était entendu le 6 mars par les sénateurs de la commission des Affaires sociales. Il en a profité pour appeler à plus de lien entre la médecine générale et la médecine du travail, ainsi qu’à revaloriser le contenu de la spécialité. Bonne initiative.

Le professeur plaide pour remettre le médecin généraliste prescripteur de l’arrêt de travail au cœur du trio « solidaire » avec le médecin-conseil de l’Assurance-maladie et le médecin du travail. Car le médecin de famille, qui doit appréhender le patient « dans sa globalité » avec les atteintes physiques, psychiques, sociales et environnementales est parfois démuni face au manque d’informations concernant le salarié. Et de préciser, face aux parlementaires : « Quand on me dit « je suis tourneur fraiseur chez Airbus », je ne sais pas ce que c’est, je n’ai pas la fiche de poste sous les yeux […]. Le médecin du travail, lui, est l’éminent spécialiste des problématiques fonctionnelles d’un poste dans une entreprise ».

Il va même plus loin, il considère, à juste raison, que cette connaissance de la biomécanique, des aspects psychologiques et psychosociaux du travail, ainsi que la fiche de poste, pourrait être intégrée au dossier médical partagé (DMP). « Cela me permet ensuite de savoir ce que je peux médicalement faire ou ne pas faire », poursuit-il, pour être à la mode.

Mais c’est là que le bât blesse. « La véritable révolution numérique tiendra à la possibilité d’utiliser des données obtenues en vraie vie comme source de connaissance » (cf. Intelligence artificielle appliquée à l’oncologie, J.Y. Blay, J. Camblong et F. Sigaux, in Santé et intelligence artificielle, CNRS éditions, 2018). Mais là c’est « secret-défense », du côté des entreprises et des médecins inspecteurs des directions du travail. Notre professeur n’a-t-il jamais étudié de près une masse de dossiers médicaux du travail pour constater qu’il n’aurait pas trouvé trace de ce qu’il apprécierait.

Combien de médecins généralistes acceptent de remplir, sans crainte, ce certificat destiné à la reconnaissance des droits de victimes des risques au travail ?

L’association des anciens verriers de Givors se l’ait coltiné sur 60 dossiers. Vous pouvez toujours y chercher – sur 20 ou 30 ans d’exposition – la présence d’amiante, d’arsenic, de silice, d’hydrocarbure, de solvants, de vernis et peinture, de conditions de travail (température, bruit, stress), etc. Vous n’en trouverez pas trace, malgré les pathologies développées. Par contre vous saurez combien l’individu fumait de cigarette ou buvait de vin, quels sont les rapports dans la famille, la santé de la famille et des ancêtres, etc. D’ailleurs, si cela aurait pu être présent, le médecin-inspecteur a donné ordre à la médecine du travail de l’expurger avant communication à l’intéressé. Alors, quant à le communiquer au médecin traitant, vous pouvez toujours courir…

Parmi les quelques constats du rapport sur les indemnités journalières réalisé à la demande du Premier ministre – vieillissement de la population active, présentéisme parmi les plus élevés d’Europe et un système d’indemnisation « pas particulièrement généreux » – on ne trouve évidemment pas d’éléments à transmettre de la médecine du travail à celle de ville. On est dans le « non-dit », la protection du secret professionnel, contre les victimes des mauvaises conditions de travail. Par contre les préconisations risquées telles que le développement des alternatives à l’arrêt de travail par la mise en œuvre du télétravail, la modulation de la cotisation Maladie patronale en fonction du taux d’absentéisme de l’entreprise ou encore la forfaitisation du montant des indemnités journalières, ne sont pas oubliées.

Il est temps que les liens de subordination des médecins du travail – employés de l’entreprise ou d’associations de médecine extérieures – soient rompus. Que les médecins soient libérés ! Il est temps aussi que la formation des médecins généralistes intègrent davantage des éléments de connaissances scientifiques sur les risques du travail.

Source : https://www.lequotidiendumedecin.fr/; https://www.ladepeche.fr/

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