La commission d’enquête du Sénat sur l’incendie survenu le 26 septembre 2019 à Rouen dans l’usine Lubrizol – site Seveso seuil haut – épingle le gouvernement. Le rapport pointe notamment la responsabilité de l’ex-ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Suivi sanitaire « problématique », moyens insuffisants, la commission d’enquête dénonce « des angles morts inacceptables » dans la prévention des risques industriels en France. L’incendie avait provoqué un immense nuage de fumée noire de 22 km de long avec des retombées de suie jusque dans les Hauts-de-France. Près de 9 505 tonnes de produits chimiques avaient brûlé dans cette usine de lubrifiants automobiles et sur le site voisin de Normandie Logistique.

« À l’instar du suivi sanitaire proprement dit, l’identification du risque sanitaire telle que pratiquée par le ministère de la Santé, a été à la fois tardive et incomplète », écrivent les rapporteurs Christine Bonfanti-Dossat (LR) et Nicole Bonnefoy (PS) dans leurs conclusions sur cet « accident industriel majeur », sans victime « apparente ». Mais qu’en sera-t-il dans 10, 20, 30 ans ? Car les risques industriels liés à cet incendie sont connus par la Sécurité sociale et les multiples organismes de sécurité au travail : amiante, hydrocarbures, etc. dont les pathologies se déclarent plusieurs années après les expositions.

Pour la commission présidée par le centriste Hervé Maurey, la méthodologie adoptée par le ministère de la Santé pour le suivi sanitaire est « problématique ». Comme le résume Mme Émilie Counil, chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), Santé publique France, l’ARS et Mme Buzyn défendent le point de vue selon lequel « il faudrait savoir ce que l’on cherche pour chercher », écrivent les sénatrices. En effet, « la décision publique de lancement d’un suivi sanitaire reste suspendue à la découverte incontestable d’un risque avéré », estiment les sénatrices, malgré « l’incertitude sur la toxicité des fumées émises lors de l’incendie ».

L’incendie de Lubrizol à Rouen et une pollution ressentie à plus de 40 km à la ronde.

« il ressort […] qu’il est impossible de se prononcer de manière définitive sur l’impact sanitaire de l’incendie Lubrizol, au vu des seules données récoltées dans le cadre de la surveillance environnementale, ces dernières étant totalement ou partiellement inexploitables ». […] Même « à court terme, malgré un bilan globalement rassurant, demeurent un risque d’exposition au benzène pour les populations situées sur le site de l’usine Lubrizol le jour et le lendemain de l’incendie ainsi qu’une incertitude importante concernant les dioxines et furanes ». Le rapport pointe un « problème de plus long terme: les débats autour de fibres d’amiante dans le panache ».

Les sénatrices de la commission d’enquête du Sénat ont découvert ce que Santé Publique France, l’ARS et la ministre de la santé ne savent même pas chercher ! Ne savent pas, ou ne veulent pas ? Les produits qui ont flambés sont connus, les pathologies des risques engendrés sont aussi connus. Mais ils ne veulent pas voir !

Cette affaire rappelle singulièrement l’interpellation de la Cellule interrégionale d’étude épidémiologique de l’ARS Rhône-Alpes en 2009 par la verriers de Givors à propos de leur exposition aux produits toxiques dans leur entreprise, conduisant à 90 cancers (dix fois plus que dans le monde du travail en France). La représentante de la CIRE-ARS réfutant la scientificité de l’étude présentée par l’association, mais se refusant à engager pour autant une étude scientifique par son service…

Pour Lubrizol, c’est la même fuite devant les responsabilités. La ministre de la Transition écologique et solidaire affiche pour objectif l’« augmentation de 50% des contrôles d’ici 2022 à effectifs constants ». Le rapport du Sénat considère cela « peu réaliste ». Car « depuis quinze ans […] le nombre de contrôles » des sites industriels classés « a pratiquement été divisé par deux ». Pour les sénatrices, il faut « renforcer les moyens humains et financiers consacrés » à la prévention. « La politique de prévention des risques industriels déployée depuis 40 ans en France laisse apparaître des angles morts importants et inacceptables », écrivent les rapporteurs qui poursuivent « Les crédits budgétaires alloués par l’État à la prévention des risques technologiques diminuent tendanciellement depuis plusieurs années ». Le pouvoir, une fois de plus, est au pied du mur. Bougera-t-il ?

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