L’incendie de Lubrizol à Rouen qui s’est déclaré dans la nuit du 25 au 26 septembre ne cesse de poser questions. Malgré les paroles rassurantes des autorités. Le Premier ministre s’est engagé à une « transparence totale », alors que le préfet communiquait l’absence de « toxicité aiguë sur les principales molécules ». Agnès Buzyn, ministre de la santé assure que les 1er résultats sont « très rassurant » sur les niveaux de dioxines. Mais encore ?

La préfecture de Seine-Maritime a publié la liste des 5 253 tonnes de produits chimiques partis en fumée, dont plus de 60 % d’« additifs multi-usages ». Mais cette liste identifie les produits avec un code propre à l’entreprise que personne ne peut décrypter, alors qu’une codification internationale lisible par tous existe ! L’annonce a été accompagnée des 479 fiches de donnée sécurité qui précisent les caractéristiques des produits et les risques associés, notamment en cas de combustion, mais il faut les dépouiller et cela demande un peu de temps. Davantage que le temps pris par les autorités pour tranquilliser tout le monde.

Quelques jours plus tard, on apprend que dans un autre local, sous-traitant de l’entreprise, 4 000 autres tonnes de produits chimiques sont parties en fumées elles aussi. Problème. Si l’entreprise Lubrizol était classée « Seveso seuil haut », le sous-traitant n’est pas classé. Et ignore la nature des produits de Lubrizol qu’il stocke et manipule. Ce qui n’oblige pas non plus l’entreprise propriétaire des produits de déclarer en préfecture la nature de ces produits. En somme cela lui permet de contourner la législation sur les risques technologiques. La réglementation Seveso fut mise en place par la Commission européenne après l’accident de Seveso en Italie (juillet 1976).

A Seveso, il n’y avait eu aucun mort sur le moment et seuls des cas de nausée, de maux de tête ou d’irritation oculaire et d’acnés avaient été relevés. Comme à Rouen. Les risques chroniques ont été et sont très lourds. Le suivi, plus de quarante ans après, montre une recrudescence des cas de cancer du sein, de lymphome, d’infertilité, de diabète : les grands classiques liés aux perturbateurs endocriniens, selon André Cicolella, toxicologue. Le risque porte sur le long terme. « Pour fabriquer des additifs pour l’huile, on utilise notamment des produits chlorés, qui sont, par définition, des perturbateurs endocriniens. Quand ils brûlent, ils libèrent des dioxines. Or, ce sont des substances rémanentes aux effets sanitaires désastreux, extrêmement toxiques, une grande partie étant cancérogènes. Le vrai problème, ce sont les retombées, la contamination des écosystèmes, de la population », poursuit le toxicologue.

9000 tonnes de produits issus des hydrocarbures et 8000 m² de toitures amiantées partis en fumée dans l’agglomération de Rouen seraient sans risques ?

Notons que les 8 000 m² de toiture en fibrociment sont également partis en fumée libérant dans l’atmosphère autant de poussière d’amiante. Dont on connaît les risques cancéreux, objets de combats judiciaires depuis plus de vingt ans. Et il faudrait être rassuré par les paroles du préfet, du Premier ministre et sa ministre de la santé ? Les populations, les travailleurs, les pompiers, les policiers engagés à cette occasion ont toutes les raisons de faire part de leur inquiétude, de l’anxiété même.

La combustion des produits issus des hydrocarbures dégage des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des dioxines et des perturbateurs endocriniens sources de cancers futurs. Car ces cancers se déclarent, et peuvent être reconnus professionnels par la Sécurité sociale, 10, 20, 30, 40 ans après l’exposition. C’est dire que la tranquillisation dans l’immédiateté reste un énorme mensonge par omission des risques véritables. Comme pour l’amiante qui, sous l’effet de la chaleur extrême et la dispersion du vent, déclenchera dans le futur asbestoses, lésions pleurales, mésothéliomes, cancers broncho-pulmonaires, etc.

Sans sous-estimer « l’effet cocktail » de tous ces produits consumés à haute température. André Cicolella, toxicologue, rappelle qu’une équipe de l’INSERM a testé sur des souris un cocktail composé de PCB, de Bisphénol A et de phtalates, et a observé des troubles métaboliques sur les souriceaux…. A bon entendeur salut !

L’entreprise Lubrizol avait été sanctionnée de 4 000 euros d’amende en 2013 pour négligence. En 2017 elle avait été mise en demeure concernant « 17 manquements ». Les risques étaient donc bien révélés. Elle n’est pas seule. D’après les chiffres du ministère de l’écologie, 1 036 accidents ont été déclarés à l’administration dans les installations classées pour la protection de l’environnement. Dans le secteur du raffinage et de la pétrochimie, 62 incidents ont été recensés en 2018, contre 41 en 2017 et 31 en 2016. « Environ 85 % présentent un rejet de matières dangereuses et 15 % des incendies » selon le bilan du ministère pour 2018. Dans 90 % des cas, les accidents dans les installations classées sont dus à une cause organisationnelle, selon le Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels dans son inventaire de 2018.

Mais on assiste à un relâchement de la vigilance, sous prétexte de « simplification administrative ». Depuis une ordonnance de 2009, certaines installations classées bénéficient d’un allègement du régime d’autorisation. Le résultat, c’est l’absence d’étude de danger, d’étude d’impact, d’enquête d’utilité publique, etc. Les moyens de contrôle et surveillance diminuent : « 18 196 inspections seulement ont été réalisées en 2018, contre 30 000 en 2006 », selon Delphine Batho (ministre de l’écologie, 2012-2013) au Parisien. Avec les ordonnances Macron de septembre 2017 et la suppression des CHSCT disparaissent petit à petit les problèmes de santé et de sécurité au travail.

Ces questions posées « Du travail au lieu de vie. Quelles mobilisations contre les risques professionnels et les atteintes à l’environnement ? » seront au centre du colloque, organisé par l’association des verriers en partenariat avec Sciences-Po Lyon. Pour connaître l’organisation des travaux, http://www.vive-fr.org/ s’inscrire pour participer à un atelier, venir témoigner, un site Internet dédié a été créé : https://givors.sciencesconf.org/

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