Le tribunal judiciaire de Brest a condamné, le 2 juin, le ministère des Armées pour faute inexcusable. Un salarié, ancien électronicien de la base de l’Ile Longue (DCN, désormais Naval Group), a été exposé durant son activité professionnelle de plus de 30 ans (1980-2011) aux rayonnements de têtes nucléaires des sous-marins et a développé en conséquence une myélodysplasie, une forme de leucémie.

« Ce jugement est d’une importance décisive dans la reconnaissance par la justice des graves préjudices subis par les travailleurs irradiés de l’Ile Longue », s’est félicitée dans un communiqué l’association Henri Pezerat de soutien aux victimes.

L’ancien ouvrier « a été exposé sans protection individuelle ou collective adaptée durant une trentaine d’années d’activité professionnelle à plusieurs agents cancérigènes entrés en synergie les uns avec les autres, et notamment des rayonnements neutroniques. Les plus dangereux », indique l’association.

Le tribunal a ordonné la majoration à son maximum de la rente versée à l’ancien ouvrier dont la maladie a été reconnue professionnelle il y a un an, selon l’association, qui ajoute que d’autres dossiers sont en instruction pour reconnaissance en maladie professionnelle. Ce n’est pas la première fois que la faute inexcusable du ministère des Armées est reconnue par la justice dans des dossiers similaires concernant d’anciens techniciens de la base nucléaire.

Ce jugement intervient à la veille de l’entrée en service à Brest du premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) français de nouvelle génération, le Suffren, en présence du nouveau ministre des Armées Sébastien Lecornu. Cette décision peut-elle inciter le ministre des armées à ordonner des mesures spécifiques pour la protection des travailleurs exposés aux rayons de radioactivité.

En septembre 2021, un sociologue de l’université de Brest a bouclé une étude sur les anciens pyrotechniciens de l’Ile-Longue. De 1972 à 1996, ces ouvriers d’Etat ont assemblé les têtes de missiles nucléaires « sans aucune protection ». Un quart d’entre eux sont décédés de manière précoce.

A la question, « de quel équipement de protection individuelle bénéficiez-vous ? », les réponses des anciens ouvriers de la base des sous-marins nucléaires de l’Ile-Longue laissent perplexe : chaussures de sécurité et casque. Ni plus ni moins. De 1972 à 1996, ils ont travaillé à l’assemblage des têtes nucléaires des missiles. Ce sont ces 200 salariés de l’atelier de pyrotechnie que l’enquête du sociologue Jorge Muñoz a donc ciblé. Un seul lieu sur une période donnée pour « savoir ce qu’ils sont devenus en termes de santé » et évaluer leurs conditions de travail.

Sur les 200 personnes visées par cette étude, 54 étaient décédées de manière précoce avant même qu’elle ne démarre. Leur moyenne d’âge : 62 ans, « or, l’espérance de vie des ouvriers en France est de 77 ans, souligne Jorge Muñoz. Cela interroge forcément car nous avons quand même affaire à des ouvriers d’Etat avec des conditions d’emplois plus stables et bien plus favorables que dans d’autres filières ». 97 ont accepté de répondre au questionnaire du sociologue. 63 déclarent avoir des problèmes de santé : des cancers pour 23 d’entre eux : « Leucémies, cancers de la thyroïde, des poumons, de la vessie, du colon, des testicules, précise l’universitaire. Ces ouvriers ont été polyexposés. Certes, il y avait des radiations, de l’amiante, mais ils manipulaient aussi des solvants, des huiles, ils avaient des postures de travail pénibles, des horaires décalés, ils étaient soumis perpétuellement aux bruits. Toute une série d’autres risques venaient s’ajouter à celui des radiations ».

Sources : france3-regions.francetvinfo.fr/, 30/09/2021, 03/06/2022 ; www.asso-henri-pezerat.org/