Soixante anciens verriers de Givors se sont portés aux Prud’hommes en 2013 afin de réclamer à leur ancien employeur les attestations d’exposition à l’amiante et aux produits toxiques qui sont nécessaires pour obtenir un suivi médical post-professionnel et une reconnaissance en maladie professionnelle, le cas échéant.

Afin de constituer son dossier de procédure, chacun des demandeurs a obtenu communication de son dossier auprès du service de médecine du travail. Sur 60 dossiers, portant sur une période de 40 années, pas un seul ne fait référence une seule fois aux conditions de travail, aux expositions toxiques auxquelles les intéressés ont pu être exposés d’une façon dangereuse pour la santé, permettant de comprendre les pathologies observées par le médecin.

Par contre, beaucoup d’informations sont notées sur le comportement des individus : consommation de tabac, d’alcool, voire de merguez… On connaît tout des relations familiales, mais pas un mot sur les conditions de travail. Et ceci quel que soit le praticien ayant examiné le patient sur quatre décennies, pourtant certains sont plus bavards que d’autres.

L’extrait ci-joint d’un dossier médical concerne un pilote de production qui a travaillé 39 ans de sa vie en horaires décalés, en équipes de 3×8, 4×8, 5×8, dimanches et fêtes, de nuit et de jour. A des températures supérieures à 28°, constamment dans un bruit supérieur à 85 décibels, exposé à l’amiante (une attestation lui a été remise) et aux produits toxiques. A part l’indication du travail en équipe alternée (mais évalué comme un risque), aucune trace des autres risques… Une hospitalisation pour une brûlure au visage en 1976 ne trouve pas trace dans le dossier ; un autre accident du travail en 1979, nécessitant 15 jours d’arrêt ne donne pas lieu à visite de reprise ; pas davantage en 1980, 25 jours d’arrêt suite à un accident ne trouvent trace dans le dossier ; en 1992, nouvel accident du travail conduisant à l’hôpital et justifiant 85 jours d’arrêt.

Si l’on connaît à chaque visite l’évolution de sa consommation d’alcool et de tabac, on ne saura jamais qu’il est exposé à l’amiante et aux HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) causes de cancers selon le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et reconnus par la Sécurité sociale (tableaux n° 30 et 30 bis, 4, 4bis, 15 ter), exposé aux huiles et graisses, aux vernis, au benzo(a)pyrène, à la paraffine, au soufre, au brai de houille, au trichloréthylène, tous produits sous diverses formes et compositions se mélangeant et se transformant sous l’effet des hautes températures auxquelles ils sont soumis. Créant effectivement de nouveaux risques aux effets inconnus sur l’organisme humain.

Lors d’une déclaration téléphonique à France 3, diffusée le 5 décembre 2018, l’un des anciens médecins de l’entreprise déclara avec juste raison : « Personne n’est capable de dire ce qu’un produit chimique pouvait faire quand il est mélangé, quand il est chauffé, quand il est dilué, quand on y ajoute des acides. Personne ne pouvait le dire. Moi, j’aimerais bien qu’on arrive à nous faire la preuve, laboratoire à l’appui, qu’on fasse des analyses et qu’on nous explique carrément la mort des gens et le rapport qu’il pouvait y avoir avec ces produits-là dont personne ne connaissait vraiment les risques dans les mélanges. » Les travailleurs aussi aimeraient bien savoir !

Aussi lapidaire que soit cette déclaration, elle a le mérite de souligner, confirmer que les produits étaient mélangés, chauffés, dilués dont on ignorait les risques. Mais le médecin évite soigneusement d’évoquer les risques connus, identifiés des produits utilisés à l’état premier qu’il n’ignorait pas. Pas davantage que la fumée de cigarettes ou d’hydrocarbure ont un point commun : la production de HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) hautement cancérigènes. Fumée d’hydrocarbures auxquelles est exposé quotidiennement, toutes les 15 à 20 minutes. Bien davantage que quelques cigarettes par jour.

Evidemment, au cours de sa prestation médicale, le médecin du travail n’oublie pas son lien de subordination direct – ou indirect via l’association médicale – avec son propre employeur. Ni même la soumission au lien hiérarchique du médecin-inspecteur de la Direccte qui lui conseille de ne pas faire apparaître le lien direct entre les pathologies développées et les produits utilisés, pourtant identifiés cancérigènes. L’ouvrage de Pascal Marichalar « Médecin du travail, médecin du patron ? », (Scienses-Po, 2014) éclaire assez les contradictions de cette profession peu soucieuse de son serment d’Hippocrate de la déontologie médicale.