Aujourd’hui encore et pour des décennies, l’amiante cause plus de cent morts par jour en moyenne dans le monde. Cette fibre minérale d’origine naturelle, utilisée massivement depuis la révolution industrielle jusqu’à la fin du XXème siècle pour l’isolation thermique et phonique déclenche des pathologies mortelles qui se déclarent des décennies plus tard. Interdit en France le 1er janvier 1997, sa toxicité était connue dès 1906.

Dans son ouvrage paru aux éditions Valmont, « Amiante et mensonge : notre perpétuité », Virginie Dupeyroux décortique les diverses formes de mépris de l’État français pour les risques professionnels. Son père, Paul Dupeyroux, est décédé d’un mésothéliome, cancer de la plèvre spécifique d’une exposition à l’amiante, pour le simple fait d’avoir été riverain du CMMP (Comptoir des minéraux et matières premières) d’Aulnay-sous-Bois (93) dans son enfance. Cette usine de broyage et défibrage d’amiante a broyé le minéral cancérigène de 1938 à 1975 en plein centre-ville, au milieu de trois écoles. L’usine était encore recensée dans l’annuaire de la chimie en 1986 en tant que revendeur d’amiante. Elle a fermé ses portes en 1991. Le site a été laissé à l’abandon, truffé d’amiante et ouvert aux quatre vents jusqu’à sa dépollution puis déconstruction, grâce aux associations, en 2010-2011. L’intégralité de l’historique se trouve sur http://www.ban-asbestos-france.com/aulnay.htm.

Le nombre de victimes de cette usine, recensé par les associations, s’élève à ce jour à 358 sur 40 000 personnes possiblement impactées, d’après une étude de 2012 du Groupement d’Intérêt Scientifique sur les Cancers d’Origine Professionnelle (GISCOP). L’Agence Régionale de Santé Paris Ile-de-France a mis en place un dispositif minimal de recherches des anciens élèves des écoles contaminées de 2014 à 2016, après une promesse faite aux associations en 2001. La liste des riverains et des travailleurs exposés, qu’elles réclament depuis l’alerte lancée en 1996 par Nicole et Gérard Voide, n’a à ce jour pas été obtenue. Un secret professionnel, un permis de tuer bien gardé.

Manifestation à Paris le 7 octobre 2016, pour que cesse le scandale de l’amiante.

Partout, l’histoire se répète. Que les contaminations soient environnementales comme pour les familles (5% environ) ou professionnelles (95%), quel que soit le secteur professionnel (EDF, voirie, dockers, ouvriers des usines en ayant manipulé – Eternit, Saint-Gobain, Everite, Latty…) – SNCF, aciéries, bâtiment…), le constat est le même : aucun traitement curatif pour le mésothéliome, le « cancer des ouvriers ». Les verriers de Givors ont eux-mêmes fait reconnaître onze maladies professionnelles liées à l’amiante et obtenu à cinq reprises la condamnation de leur entreprise pour faute inexcusable. L’employeur étant tenu envers son salarié d’une obligation de sécurité de résultat, notamment en ce qui concerne les maladies professionnelles contractées par ce salarié du fait des produits fabriqués ou utilisés par l’entreprise. Le manquement à cette obligation a le caractère de faute inexcusable au sens de l’article L 452-1 du code de la sécurité sociale lorsque l’employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé le salarié et qu’il n’a pas mis en œuvre les mesures nécessaires pour l’en protéger. (O.I. Manufacturing condamnée, Tribunal Judiciaire d’Arras 18/01/2021).

L’amiante est toujours le premier agent causal des cancers liés au travail. En novembre 2020, Annie Thébaud-Mony, chercheure en santé publique, évaluait leur reconnaissance à « 0,5% des nouveaux cas, ce qui est dérisoire par rapport aux estimations, même les plus basses ». En février 2021, le président Macron a annoncé un énième plan cancer. L’accent est mis sur le tabac, sur l’alcool, sur les cancers qu’il dénomme « évitables », c’est-à-dire sur les cancers imputables aux comportements individuels. Mais fait le silence sur toutes les expositions d’origine professionnelle.

Car L’État s’est doté d’armes imparables pour exonérer les entreprises. Une loi de mars 1994 sur la personne morale (Article 121-2 du Code Pénal) accorde systématiquement la prescription aux empoisonneurs. Une autre du 10 juillet 2000, (Loi n° 2000-647) dite loi « Fauchon » considère les crimes d’industrie comme « non-intentionnels ». Le droit pénal ne prenant pas en compte les caractéristiques structurelles des crimes et les délits industriels, l’inscription de la notion de « consentement meurtrier » dans la loi française, proposée par le cabinet d’avocats TTLA et défendue par Ban Asbestos France et l’association Henri Pézerat, est une impérative nécessité.

Sources : https://laregledujeu.org/; https://giscop93.univ-paris13.fr/ ; https://www.ttla-avocats.com/ ;