Atteints de maladie de Parkinson ou de cancers, les cultivateurs sont aussi victimes de systèmes de reconnaissance et d’indemnisation défaillants. « C’est compliqué, en tant que professionnel, de se dire que pendant trente ou quarante ans, on a fait quelque chose qui nous a rongé la santé. Et d’ailleurs : est-ce que ça n’a rongé que la nôtre ? » Antoine Lambert, 52 ans, est cultivateur dans l’Eure. Depuis 2020, il est aussi le président de l’association Phyto-Victimes, jusqu’à récemment la seule organisation au monde de travailleurs agricoles malades des « produits phytosanitaires », avec le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest.

Malheureusement, si les travailleurs de l’agriculture sont les premières victimes des pesticides de la chaîne alimentaire, ils sont accompagnés de la cohorte des consommateurs empoisonnés quotidiennement, comme le montrent les statistiques de produits retirés du marché, impropres à la consommation, mais aussi par l’augmentation considérable des pathologies cancéreuses.

A la campagne, la dangerosité des pesticides est désormais bien établie et six pathologies graves sont liées à une exposition professionnelle aux pesticides, a établi un rapport majeur de l’Inserm en juin 2021. Or, depuis le milieu des années 2000, un groupe de chercheurs français alerte sur les failles des équipements de protection individuelle vendus aux travailleurs agricoles : inadaptés, peu portés, chers, souvent inefficaces. Les combinaisons en particulier ne remplissent pas le rôle protecteur qui a été promis à la profession. Alors où sont les malades des « phytos » ? Et combien sont-ils ? En France, en Europe et ailleurs, il n’existe aucun chiffre.

Alors qu’un lien entre la maladie de Parkinson et l’exposition à un herbicide, le paraquat, a été établi dès 1985, seuls deux pays de l’Union européenne (UE) – l’Italie et la France – considèrent cette affection neurodégénérative comme une conséquence officielle du travail dans les champs. Et, même dans ces pays, le nombre de travailleurs agricoles qui bénéficient d’une reconnaissance en maladie professionnelle paraît largement sous-estimé.

En Italie, entre 2016 et 2020, sur environ 19 000 reconnaissances de maladies professionnelles, seules dix personnes ont été indemnisées au titre de Parkinson. La situation n’est guère meilleure en France, premier pays à reconnaître la maladie de Parkinson comme maladie professionnelle en 2012. Sur une population agricole d’environ 1,2 million de personnes, 278 malades ont, depuis, obtenu cette reconnaissance, selon les chiffres que la Mutualité sociale agricole (MSA) a fini par communiquer au Monde – au terme de nombreuses relances. Les malades officiels d’hémopathies malignes sont, eux, au nombre de 159 depuis 2015. Le tableau de maladie professionnelle n° 61 pour le cancer de la prostate a, lui, été créé fin 2021, quelques jours avant Noël.

Pour la première fois, Phyto-Victimes a accepté de partager ses statistiques. Un décompte sinistrement assorti aux conclusions des études scientifiques. Entre 2012 et 2020, l’association a reçu les appels à l’aide de plus de 540 personnes – des hommes nés dans les années 1950 et 1960 pour la plupart. Près de 25 % souffrent de la maladie de Parkinson, et 18 % de cancers du sang (lymphome non hodgkinien, myélome multiple et leucémie lymphoïde chronique). Viennent ensuite les cancers de la prostate, de la vessie et du poumon, puis l’hypersensibilité chimique multiple et les maladies neurodégénératives.

La Cour des comptes a, elle aussi, vertement critiqué la MSA pour sa gouvernance « atypique et peu adaptée à des évolutions indispensables », jugeait-elle dans un rapport de 2020. Manière de désigner, sans la nommer, la mainmise des délégués de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, défenseurs du modèle agricole productiviste gourmand en pesticides. Une meilleure prévention des conflits d’intérêts s’impose, soulignait la Cour dans son rapport, alors que la directrice de la communication, Emmanuelle Pabolleta, quittait la MSA pour l’organisation de lobbying de l’industrie des pesticides, l’Union des industries de la protection des plantes, dont elle est aujourd’hui directrice générale. Cette porosité se manifeste jusque dans la composition du conseil de gestion du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides que pilote la MSA depuis fin 2020. La loi y impose en effet la présence d’un représentant des fabricants de pesticides, en l’occurrence Bruno Baranne, président de Syngenta France, la firme qui commercialise depuis un demi-siècle le paraquat. CQFD !

Source: https://www.lemonde.fr/ (17/02/2022)