La verrerie ouvrière d’Albi (VOA) a un statut particulier dans l’histoire sociale du pays. Créée en 1895, avec l’appui du député Jean Jaurès et le soutien des grévistes de la verrerie de Carmaux, c’est l’une des expériences pionnières de l’économie coopérative en France. Face à la violence répressive patronale, la nouveauté de la réponse des ouvriers de Carmaux, fût la création d’une coopérative ouvrière : une riposte ouvrière visant non seulement à faire évoluer le rapport de force capital/travail, mais à contester la suprématie même du régime de propriété et du capital. En d’autre terme, la VOA c’est l’affirmation qu’il est possible de se passer des capitalistes pour produire, à partir d’une alternative concrète et durable. L’expérience durera plus d’un siècle, marquant l’histoire ouvrière et toute une région. A la fin des années 80, confrontée à des difficultés financières, la société coopérative se transforme en société anonyme. Elle passe rapidement sous le contrôle de Novalliance, puis de Saint-Gobain.

Aujourd’hui, le groupe Verallia est l’objet d’un plan de 196 licenciements, sa filiale VOA de 25. La verrerie d’Albi produit 900 000 bouteilles par jour, les deux fours ont été refaits depuis 2015. Mais la direction tente de justifier ses décisions par la concurrence « les sites d’Espagne, d’Italie ou du Portugal produisent 15 % moins cher ». En 2019, la VOA a réalisé entre 10 et 11 millions de bénéfices, qui sont allés dans les caisses de Verallia. L’entreprise est rentable… mais pas assez ! Nous sommes dans le type-même des « licenciements boursiers ». En soulignant que le groupe organise lui-même la concurrence : Verallia ferme des fours en France pour en ouvrir en Espagne et en Italie.

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En 2015, le fonds d’investissement états-unien Apollo a acquis 87,3 % de Verallia. Il a fait son entrée en Bourse en octobre 2019, accélérant ainsi les logiques financières et spéculatives autour du troisième producteur mondial de verre. D’où ce plan de suppressions d’emplois sur l’ensemble des usines françaises. Depuis 2015, quatre fours ont été fermés et un cinquième risque de connaître le même sort sur le site charentais de Châteaubernard, près de Cognac. Ces attaques contre l’emploi et l’activité industrielle interviennent alors qu’Apollo, tout en restant actionnaire majoritaire, réalise de belles plus-values sur les marchés financiers en cédant des parts du capital. Le 10 juin dernier, Verallia versait 100 millions d’euros à ses heureux actionnaires, augmentait le salaire de son PDG… et, deux jours plus tard, annonçait un plan de réduction des effectifs.

Le 9 septembre n’apprenait-on pas qu’Apollo avait transféré, via le LUXEMBOURG, 558 millions d’euros vers un autre paradis fiscal, les îles Caïmans. La démonstration est évidente : ce ne sont pas les travailleurs qui coûtent cher mais le capital qui étrangle l’emploi pour accroître encore la rentabilité. Ces montages financiers, c’est du vol, de la délinquance en col blanc ! Un autre système économique dans lequel salariés et syndicats auraient davantage de pouvoirs et de possibilités de contrôle dans les entreprises devient impératif pour sauver l’emploi et l’industrie dans ce pays.

Ce schéma rappelle étrangement celui connu par les verriers de Givors en 2001, lorsque le groupe VMC-BSN-DANONE décida de se débarrasser de la branche verrerie d’emballage et de liquider l’usine de Givors afin d’accroître le taux de profit. Celui-ci n’était pourtant pas ridicule puisqu’il dépassait les 15 % dans cette unité. Le capital est insatiable ! Même schéma opératoire, puisqu’à l’époque l’opération était déjà montée avec les fonds de pension qui transférèrent le siège social du groupe au LUXEMBOURG, paradis fiscal de l’Europe à l’abri des regards du monde ouvrier.

Déjà, c’était l’époque où le 1er ministre déclarait « le gouvernement ne peut pas tout » et laissait faire… Pour Verallia, le gouvernement se montre pour le moment très discret, alors que la banque publique BPI France détient 7,47 % des actions du groupe. Selon d’indiscrètes infirmations, les services de Bercy mèneraient une discrète enquête sur l’évasion fiscale vers les îles Caïmans. Tiens donc ! Il ferait bien déjà, plus concrètement de refuser l’homologation des licenciements : c’est de son pouvoir. Mais le veut-il ?

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