Les maladies professionnelle peuvent se déclarer des années après l’exposition au travail, leur reconnaissance peut être plus tardive encore sous l’effet de l’action du patronat et les lourdeurs administratives de la Sécurité sociale et sa caisse de maladies professionnelles, comme le montre l’expérience des travailleurs d’ADISSEO dans l’Allier. Son directeur des opérations France, au cours d’une interview donnée au Progrès le 30 octobre 2019, ventait l’« engagement, pour le développement durable, dans la recherche de nouveaux produits, de nouvelles solutions […] l’intégration réussie auprès de nos riverains et la sécurité de nos collaborateurs ». Parlons-en.

En 1982, l’usine Adisseo de Commentry (Allier), spécialisée dans la nutrition animale, inaugure un nouveau procédé de synthèse de la Vitamine As. Ce procédé utilise un produit, le chloracétal C5, dont la toxicité sera rapidement mise en cause par les salariés et le service médical. Cependant, la direction refuse de changer son procédé de synthèse. De 1994 à aujourd’hui, 35 cas de cancers du rein ont été diagnostiqués chez les salariés, et l’on compte 11 décès.

Dès 1984 le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et le service médical demandent à la direction des études toxicologiques sur le chloracétal C5 et les intermédiaires de synthèses : refus de la direction. Après le changement de direction en 1989, la nouvelle direction accepte des études de mutagénicité des produits (test de AMES). En 1990-1991, les premiers résultats des études montrent que le C5 et l’acétoxyisopène sont deux produits mutagènes. En 1992-1993 est mise en place une surveillance par échographie du personnel exposé dans les années 1982-83 au C5. Parallèlement, le CHSCT et le service médical, émettent des propositions pour améliorer les conditions de travail sur les bouchages, mise au point du dosage C5 dans l’atmosphère.

Mais dès 1994, un premier cancer du rein est découvert. L’année suivante, un second cancer du rein apparaîtt. L’échographie abdominale est étendue aux retraités. Une forte suspicion se porte sur la synthèse du C5 dans l’origine de ces cancers. Le CHSCT et le service médical proposent à la direction des recherches de cancérogénécité qui refuse ; des règles précises des interventions sur le C5 ; l’air respal et le balisage qui seront acceptés ; un sas de décontamination que la direction met à l’étude ; l’installation de détecteurs avec alarme comme pour le chlorure de vinyle, que la direction refuse ; le remplacement de la synthèse du C5 par une synthèse faisant appel à des produits moins toxiques que refuse la direction. Un troisième cancer du rein sera constaté en 1997.

… Le silence est d’or!

Les deux premiers cancers du rein seront déclarés en maladie professionnelle à la CPAM en 1998. Lors du passage de ces deux déclarations au Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) de la Sécurité sociale, le CHSCT et le service médical insistent pour un sas de décontamination, des détecteurs, le remplacement du C5. Deux nouveaux cas de cancer surviennent en 1999. Trois autres feront l’objet d’une déclaration en maladie professionnelle. Un sas de décontamination, demandé quatre ans plus tôt par les délégués, est mise en place. Cinq cancers du rein déclarés en maladie professionnelles font l’objet d’un refus de la CPAM.

Les salariés passent le combat à un autre stade. En 2003, est créé l’association des malades de la chimie (AMC) avec l’aide d’Henri Pézerat. En 2004-2007, de nouveaux cancers du rein sont recensés, avant les premières reconnaissances en maladie professionnelle. Le Tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS), reconnaît la faute inexcusable de l’entreprise, le 20 avril 2007 : « … en tout état de cause l’employeur se devait d’être particulièrement vigilant quant à l’utilisation de produits qu’il avait lui-même élaborés ; qu’il ne pouvait en sa qualité de leader mondial et de grande entreprise de la chimie, doté de moyens importants, ignorer les dangers inhérents aux manipulations de multiples substances chimiques qu’il effectuait ; que l’objectif de rentabilité qui pouvait être légitimement recherché lors de la mise en œuvre du nouveau procédé de synthèse de la vitamine A ne le dispensait pas d’études approfondies et régulières sur la toxicité à moyen et long terme des produits employés ; qu’il n’a pas versé aux débats les études de toxicité sur le chloracétal C5 dont il a prétendu qu’elles avaient été réalisées à la fin des années 1970. »

Durant cette période jusqu’en 2021, 38 tumeurs du rein ont été enregistrées : 35 cancers du rein, 3 oncocytomes, dont 11 décès ; 25 sont reconnues en maladie professionnelle. Comme dit le TASS : « l’objectif de rentabilité qui pouvait être légitimement recherché lors de la mise en œuvre du nouveau procédé de synthèse de la vitamine A ne le dispensait pas d’études approfondies et régulières sur la toxicité à moyen et long terme. » Les ouvriers paient la casse d’une sécurité non assurée !

Source : www.asso-henri-pezerat.org ; https://www.cairn.info/sante-au-travail-approches-critiques–9782707167170-page-313.htm