Les fonds se sont envolés !

Le rachat d’entreprise par le processus des LBO permet à une entreprise d’en acquérir une autre par un endettement qui se rembourse en se payant sur la bête. C’est ce qui se passe avec les verreries du groupe DANONE lorsque ses actionnaires décident de se « recentrer sur le cœur de métier ». Jusqu’à une période récente, la verrerie de Givors était considérée par Antoine Riboud (l’homme du Carambar sur la Muraille de Chine, décédé en février 2004) comme le berceau de sa société. Elle était originellement née ici à la veille de la Révolution. Voir les précédents articles H.1 à H.5. Laurent Gonon.

De copieuses provisions au bilan. Le quotidien économique Les Echos du 19 février 2004 résume bien les conditions de la cession du groupe BSN Glasspack, paquet d’emballage des verreries dont le groupe Danone veut se délester. Valorisé à 7,6 milliards de francs (1,16 milliard d’euros, soit 92 % du chiffre d’affaires et quelque 11 fois le résultat opérationnel) les verreries, dont celle de Givors, sont cédées au concurrent américain Owens-Illinois. C’est la bonne affaire, même si la fermeture de la verrerie de Givors ne fut pas un long fleuve tranquille pendant 21 mois : « Après des débuts mouvementés… ». La bonne affaire, car après avoir été « remis sur de bons rails » (la liquidation de 317 emplois à Givors, notamment) l’affaire a généré en 2003 un excédent brut d’exploitation de 201 millions d’euros pour des ventes consolidées à 1,27 milliard. Ce n’était donc pas un canard boiteux. Les risques supposés de l’amiante dans la nouvelle acquisition d’Owens lui permettent de camoufler dans les provisions 530 millions de dollars supplémentaires. Faramineux, plus de la moitié du prix de l’acquisition ! L’histoire ne dit pas si ces millions-là ont rejoint le paradis fiscal du Delaware aux Etats-Unis. En tout cas, ils ne trouveront jamais à Givors la destination qui leur été destinée au bilan de la société.

Le désamiantage des bâtiments de BSN restera à la charge des contribuables. Un avis d’attribution de marché public pour 32 000 m² de toiture en amiante est attribué par EPORA, l’Etablissement Public Foncier de l’Ouest Rhône-Alpes pour un montant hors taxes de 429 743,56 euros en août 2004. Le 14 janvier 2006, EPORA lance un appel d’offres restreint pour le « démontage de 2 fours verriers et installations annexes (silos, compresseurs, trémis…) ; déconstruction et démolition du bâtiment, des ateliers de composition, de garages et de mécanique, de magasins et de bureaux ». Les surprises du sol apparaissent encore bien longtemps après. Lorsque Givors Développement rend compte de son activité de 2012 au Conseil municipal de Givors la note s’allonge 245 180 euros TTC, avec la découverte de l’arsenic, pour l’évacuation des eaux pluviales du site dans le Gier affluent du Rhône, exigée par arrêté du préfet du 1er décembre 2011. Dans son bilan d’activité pour 2010 Epora chiffrera son intervention de réhabilitation du site à quatre millions d’euros. Mais on a vu, avec le bilan de Givors Développement la société d’aménagement de la ville que d’autres sommes sont à rajouter. Quoi qu’il en soit, ces millions d’euros pour réparer les dégâts environnementaux de l’industriel sont sortis des poches des contribuables et non pas des actionnaires de Danone ou de Owens. En l’espèce, les pollueurs ne sont pas les payeurs. La participation d’équilibre de l’opération à la charge de la collectivité publique (Ville de Givors, Grand Lyon, Région Rhône-Alpes), pour l’année 2012, s’élève à 4.153.017 € net, selon Givors Développement, (compte rendu annuel à la collectivité locale, exercice 2012).

Pour le ministre du travail le site n’est pas pollué à l’amiante. L’association des anciens verriers ont formulé une demande de classement de la verrerie de Givors dans la liste des sites amiantés par le ministère du travail le 1er juillet 2013. Lors de la rencontre au ministère du travail avec une délégation de l’association des verriers et la participation de Me Lafforgue leur avocat, le 9 décembre 2013, il fut confirmé que la « signature était acquise » et qu’on attendait la « publication au Journal Officiel ». Celle-ci ne venant pas, au-delà du délai réglementaire Me Lafforgue a saisi le Tribunal administratif de Lyon. Le rapport d’enquête de la Direccte date du 18 juillet 2014. Le dossier fut examiné par la commission consultative CAT/MP le 8 octobre 2014. Mais le ministère a considéré « que la demande de classement du site VMC de Givors n’est pas fondée ». Pourtant, d’autres sites verriers, semblables à celui de Givors, ont déjà été classés : St-Gobain Emballage (CAA Bordeaux), Verrerie de Masnières (TA de Lille), Verrerie de Vianne (TA Bordeaux), mais chaque fois au terme de procédures judiciaires. A l’issue de son audience du 23 novembre 2016, le Tribunal administratif de Lyon a conclu à la fois au rejet de la requête des verriers, ainsi que celle d’O.I.-Manufacturing. Après le rejet par le Tribunal administratif, les anciens verriers se sont portés devant la Cour Administrative d’Appel de Lyon. Ils attendent la date d’audience. Ce classement permettrait aux anciens verriers de Givors encore en activité de partir en pré-retraite et de bénéficier d’une indemnisation liée à l’exposition à l’amiante. Ce classement faciliterait en outre les suivis médicaux post-professionnels et les reconnaissances en maladie professionnelle.