Danone et la course aux superprofits en Chine.

Dans trois précédents articles (H.1 à H.3) nous avons souligné comment les verriers de Givors n’ont pas accepté le fait accompli de la décision conjointe de BSN-DANONE et des fonds de pensions anglo-saxons de fermer une usine rentable (plus de 15%) et de supprimer 317 emplois. Ils ont combattu en s’appuyant sur la population pour défendre l’emploi. Ils n’ont pu y parvenir, mais ils ont obtenu que chaque salarié retrouve une situation acceptable. Par contre on a pu observer quinze ans après que toutes les promesses faites pour la réindustrialisation du site et la création de 630 emplois se sont envolées. L’appareil d’État favorisant les subterfuges. Allons plus loin, voyons ce qui se passe dans le paysage de l’emploi et les conséquences de sa casse. Laurent Gonon.

La déclaration du 9 mai 1950, aussi appelée déclaration Schuman (ministre des Affaires étrangères français), est considérée comme le texte fondateur de la construction européenne. Ce plan Schuman prévoyait la mise en commun par la France et l’Allemagne des ressources en acier et charbon. Cette mise en commun constituait une première limitation à la souveraineté des deux États. Les décision de la Haute Autorité organe exécutif collégial et supranational de la CECA, créée par le traité de Paris en 1951, issu de la déclaration Robert Schuman, prenaient une valeur contraignante pour les pays membres dans les domaines du charbon et de l’acier. En conséquence, l’industrie métallurgique et sidérurgique revenait à l’Allemagne. C’est ainsi que ce pays préserve sa base industrielle : en Europe, de 1995 à 2015, la part de l’industrie manufacturière dans l’économie recule, sauf en Allemagne (Insee Première, mars 2017). Cette part s’est maintenue à 22,8 % outre-Rhin alors qu’en France elle a chuté de 16,2 à 11,2 %.

Et c’est ainsi qu’en conséquence le bassin stéphanois se vida de ses mines, de sa sidérurgie et de son industrie mécanique. Le bassin givordin, économiquement lié à Saint-Étienne, subit la même crise aux dépens de son industrie lourde et de ses entreprises intermédiaires. Liquidation de Prénat en 1962 (250 ouvriers), les hauts-fourneaux de Chasse en 1966 (850 salariés), les produits réfractaires Prost, la tuilerie Berger, la briqueterie Catton en 1979, Fives-Lille en 1980 (1 000 salariés), Berthiez 1982 (500 salariés), Famer 1995 (230 salariés), la verrerie de Givors fermée en 2003 (317 salariés), etc. Givors vidée de ses emplois sur décision européenne. En conséquence, les chiffres du chômage s’envolent : 124 chômeurs en 1957, 179 en 1968, 336 en 1975, 1207 en 1982, 1324 en 1990, 1556 en 1996. En 2012, selon les données de l’INSEE, Givors comptait 2 109 demandeurs d’emplois en fin de mois (catégories A,B,C), soit 25,7 % des actifs âgés de 15 à 64 ans inscrits à Pôle Emploi. Soit près du double de l’Unité urbaine de Lyon qui en comptait 13,6 %. Mais dans les quartiers de la « politique de la ville », initiée sous la Présidence Mitterrand, comme le Bas des Vernes le taux de chômage s’élève à 39 % et sur le Haut des Vernes à 41,3 %. C’est ainsi qu’en 2010, selon l’Insee, la moitié des foyers fiscaux résidant dans la commune s’élevait à 14 425 euros par mois, 9 600 euros aux Vernes et 20 231 dans l’unité urbaine de Lyon.

« Même si le sang inonde la vallée du Gier », telle était la feuille de route de BPI cabinet de conseil en stratégie de changement recruté en 2010 par Siemens VAI MT France pour restructurer ses sites de Saint-Chamond et Montbrison où 274 emplois sur 600 devaient être liquidés. Mais BPI fut aussi le cabinet recruté par BSN-DANONE pour liquider la verrerie de Givors. Un long débat sur l’encadrement de leur activité se développa au cours du CCE de BSN le 15 mars 2002, les délégués recherchant des garanties. Avec quelques raisons, ils connaissent. Dans leur lettre aux coprésidents de l’ADERS (4/01/2002), les représentants de l’intersyndicale le précisaient : « Dans cette situation, nous tenons à vous faire part de notre surprise de voir apparaître, comme nouveau directeur de l’ADERS, un ex-collaborateur de BPI. Ce cabinet de consultants, pressenti dès 1999 par BSN pour étudier le devenir de VMC-Givors, avait été aussi missionné, par vous-mêmes, dès le début de l’an dernier pour préparer la ré-industrialisation du site de la verrerie condamnée par BSN Glasspack ». Du déjà vu.

« La perspective de la fin du chômage à deux chiffres ? », interroge Liaisons sociales le 25/1/2005, qui poursuit « Certes, le baromètre officiel du chômage baisse mais la population totale en sous-emploi et au statut précaire ne varie guère ». Observant encore : « L’année 1999 aura été incontestablement marquée du sceau de Martine Aubry tant celle-ci s’identifie aux grandes mesures sociales du gouvernement ». Les verriers de Givors ne virent pas beaucoup cette gauche à leurs côtés mais aux côtés des Riboud et autres prédateurs de l’emploi.

« Danone découvre le supplice chinois de l’investisseur », titrait le site de Rue89 le 14 juin 2007. « La Chine faisait partie des success stories du groupe Danone, qui y réalise 10% de son chiffre d’affaires mondial. L’Empire du Milieu est en train de devenir son cauchemar le plus sombre », expliquait le journaliste qui montrait que même avec 51 % du capital d’une société on n’est pas toujours maître des salariés qu’on emploie. « Une descente de salariés de Wahaha au siège de Danone à Shanghaï pour dénoncer les méthodes « prédatrices » de la société française, et une conférence de presse de treize cadres chinois de la filiale de Danone », lui en firent la démonstration. On retiendra cependant au passage que Danone s’est empressé d’expédier le milliard tiré de la vente de BSN-Glasspack, la société qui possédait la verrerie de Givors, en Chine pour prendre le contrôle des sociétés productrice d’eau minérale.

On parle beaucoup du déficit commercial de la France, mais on observe que les grands groupes « tricolores » ont cassé les unités de production dans notre pays et privilégié l’investissement à l’étranger au lieu de développer les capacités de production françaises. Les 240 firmes les plus importantes ayant leurs bases en France réalisent 56 % de leur chiffre d’affaires à l’étranger et y emploient 58 % de leurs effectifs. DANONE n’échappe pas au schéma. Voilà la base du déficit commercial français.