Fonds publics pour quelle efficacité ?

Dès l’annonce de fermeture de la verrerie de Givors, en 2001, les annonces de créations d’entreprises et de centaines d’emplois se sont multipliées. On allait en perdre 300, mais en gagner 600 ! Tout cela pour dire que ce n’était pas grave qu’une grande entreprise ferme et que – surtout – il n’était pas nécessaire de se battre pour sauvegarder les emplois existants. D’autant moins nécessaire que des structures avaient été créées depuis plusieurs années pour s’en occuper… Voire ! Laurent Gonon.

Au Comité d’entreprise de VMC-Givors, réuni le 2 octobre 1991, le représentant de la direction annonce un nouvel arrivant dans l’encadrement de l’usine, Bernard Drillon qui souhaiterait assister, en observateur, à une réunion du CE. Les membres présents donnent leur accord de principe. En 1994, il devient le premier directeur de l’ADERS (Association pour le Développement Economique Rhône-Sud), poste qu’il abandonnera en octobre 2001 (Le Progrès, 19/11/01). « Content de passer à autre chose même si j’ai une certaine nostalgie de quitter un bassin dans lequel j’ai passé dix ans de ma vie ». Devoir accompli ? Point Fusion, le journal interne de la direction de la verrerie, au 3e trimestre 1993, souligne que « Givors, c’était 20 000 empois il y a vingt ans, aujourd’hui 9 000 » pour valoriser tout le dispositif mis en place avec l’ADERS, avec 3GR (l’organisation patronale Gier-Garon-Rhône) et le Club Emploi Formation. Tout cela pour « mener à bien un contrat de Bassin, favoriser des formations, informer sur l’emploi, créer un centre de ressources, aider à l’insertion des jeunes, créer un restaurant inter-entreprise… ».

Au Conseil général du Rhône le 24 novembre 2000, c’est le clash. La majorité voulant réduire de moitié la subvention à l’ADERS. Par souci de clarté et « pour ne pas fragiliser l’ADERS », Michel Mercier le président préfère reporter le dossier à plus tard. Derrière la passe d’armes feutrée se profile le rapport n° 2000.802, commis par la mission du développement économique de la Direction générale des services départementaux : « Elle [l’ADERS] a trois coprésidents (un par collège) et emploie trois personnes. Le financement de ses actions s’est élevé à 20 232 773 F de 1994 à 1999 ». Et le rapport poursuit avec le nombre « des emplois créés de 220. Le coût par emploi créé de 11 618 F pour le Conseil général ». Pour la période à venir (2000 – 2004) la dépense globale envisagée s’élève à 14,4 millions de francs, soit 2,9 millions par an. Ce qui ferait une charge de 653 000 F par an, pour le département. Le président propose, « compte tenu de la réussite de ces actions » (!) de ramener la subvention annuelle à 300 000 F, moitié moins. D’où le clash. Outre le département, la Région finançait aussi largement l’ADERS – 12,5 millions de francs en trois ans – et le président Charles Millon citait ce partenariat en exemple (Le Progrès, 21/11/1996).

A Givors, le 9 avril 2001, c’est la consternation : la verrerie ferme ses portes après 250 années de bons et loyaux services. Sa rentabilité dépasse les 15 %, mais les actionnaires ont décidé de réduire encore les effectifs du groupe. « Au total, c’est 1 250 emplois qui auront disparu en France au sein du groupe BSN Glasspack entre 1999 et 2000 sur un effectif de 4 000 », précise un délégué syndical à la sortie du C.C.E. (Les Echos,10/04/2001). Le directeur de l’ADERS, exfiltré de BSN-VMC, a fini son boulot il va pouvoir quitter le navire. C’est ce qu’il fera en octobre, affecté à d’autres missions. Parmi les trois coprésidents de l’ADERS figure le directeur de la verrerie Guy Decuq. Ainsi, avec le coprésident issu de la Chambre de commerce, le patronat est à la manœuvre.

L’intersyndicale CGT-CFDT de la verrerie adresse le 4 janvier 2002 une lettre à la co-présidence de l’ADERS. « Nous avons présenté hier aux parlementaires et élus locaux, en présence de la presse, sur le site de la verrerie à Givors, notre projet d’implantation des propositions alternatives formulées en septembre dernier […] On peut construire un nouveau four et réorienter vers l’Ouest les sorties de chaînes – sans arrêter la production – avec la perspective de porter celle-ci à 150.000 tonnes/an. L’enclavement, voies ferrées et rivière, ne constituent nullement des obstacles […] le coût de réalisation serait même inférieur aux 300 millions de francs initialement prévus et nous confirmons qu’il se situe à la moitié du coût de la casse, estimé par la direction à 550 millions […] Dans cette situation, nous tenons à vous faire part de notre surprise de voir apparaître, comme nouveau directeur de l’ADERS, un ex-collaborateur de BPI. Ce cabinet de consultants, pressenti dès 1999 par BSN pour étudier le devenir de VMC-Givors, avait été aussi missionné, par vous-mêmes, dès le début de l’an dernier pour préparer la ré-industrialisation du site de la verrerie condamnée par BSN Glasspack […] nous souhaitons vivement que les orientations de “développement économique” qui constituent l’objet social de votre association – dont l’existence est uniquement assurée par les fonds publics – prennent réellement en compte le développement, la modernisation de la verrerie de Givors et de ses emplois. C’est à cela que doivent servir les fonds publics et non à faciliter de médiocres restructurations dites “industrielles” qui cachent mal la recherche éhontée de profits purement spéculatifs comme l’ont réalisé, sur notre dos, DANONE avec CVC Capital Partners en 1999. »

L’ADERS est mise en sommeil « pas une dissolution ». Parmi les causes sont évoqués des « problèmes de trésorerie endémiques du fait des retards de versements des subventions » et « le désengagement volontaire de la Communauté de communes de Condrieu » (Le Progrès, 27/02/2002), mais pas le désaccord fondamental sur les objectifs entre « partenaires », particulièrement avec les maires communistes des communes de Givors et Grigny, les verriers et la population qui ont engagé le combat contre la fermeture. Fin 2007, les entreprises privées de Givors emploient près de 5 000 salariés essentiellement dans les secteurs du commerce, des services aux entreprises et des services aux particuliers (Document d’analyse, 06/2009, Maison de l’emploi et des services publics Rhône Sud). 4 000 emplois de moins qu’en 1993 : quelle est l’efficacité de tous ces dispositifs pour la création d’emplois ? Ne serait-ce pas plutôt pour camoufler la casse.

Victime collatérale. Le lendemain de la coulée du dernier four de la verrerie, le 16 janvier 2003 la société BSN Glasspack notifiait à Guy Decuq le directeur de la verrerie, qui avait animé avec beaucoup d’allant les structures de brouillage sur l’emploi (ADERS et GGR), se voyait remercier pour ses bons et loyaux services. Mission achevée. Comme le commun des prolétaires, il saisissait le 10 octobre 2003 le Conseil des Prud’hommes de Lyon qui le déboutait le 27 octobre 2005. Avant que la Cour d’appel de Lyon condamne BSN Glasspack, le 13 septembre 2006, à lui verser des dommages et intérêts pour « licenciement sans cause réelle et sérieuse ». Même les meilleurs serviteurs du capital peuvent être écrasés par les intérêts financiers.