Au moins 650 000 victimes d’accidents du travail reconnues, 600 morts, voire bien au-delà des 1 000 morts si l’on ajoute les suicides liés au travail et les maladies professionnelles. Serait-ce un petit sujet d’actualité ? Pourtant cela ne fait que très rarement la Une des journaux et des plateaux de télévision.

Dernièrement, L’Humanité a publié un dossier sur Amazon et le recours au travail intérimaire, qui pèse près de 60% dans les entrepôts. Dans cette enquête, il est ressorti qu’il y avait plus de 1 000 accidents par an chez Amazon France Logistique, c’est-à-dire plus de trois par jour ! Là encore, l’information n’a pas beaucoup circulé. Ouest France ou d’autres ont pu reprendre les données de L’Humanité, mais on a parfois l’impression que si on ne fait pas le travail à leur place, les grands médias n’iront pas chercher eux-mêmes l’information.

On peut s’interroger sur les sources traditionnelles des journalistes : pompiers, police, services des urgences. Dans certains départements comme la Seine-Saint-Denis, où de grosses entreprises ont des chantiers (Bouygues, Vinci, Eiffage, etc. – 1er, 2e, 3e groupes de construction et ce concessions français) un peu partout, on constate que les accidents du travail ne sont pas ou peu médiatisés. Par exemple, le 22 décembre, il y a eu un accident mortel sur le chantier de la future ligne 16 du métro parisien et une semaine plus tôt, sur un autre chantier de la même ligne, un ouvrier a été grièvement blessé après une chute. Dans un premier temps, il n’y a eu aucune information dans la presse. On a l’impression que les sources traditionnelles se brident. Ne veulent-ils pas donner l’information aux journalistes ou est-ce que ce sont les journalistes qui ne font pas leur travail ? La tendance conduit à penser que les sources habituelles ne donnent pas l’information. Et les entreprises encore moins : Grand Paris Express a fini par faire un communiqué, Eiffage a répondu au Parisien, mais après que l’information a déjà circulé sur Twitter. Pourquoi les journalistes n’ont-ils pas eu l’information avant ? Il y a aussi sans doute une omerta chez ces grandes entreprises, qui ne se bousculent pas pour diffuser l’information.

Une galaxie révélatrice de la presse. Qui possède quoi? Publiée par Le Monde diplomatique en décembre 2018

Il convient aussi de se poser d’autres questions sur la liberté de l’information dans ce pays. Qui est propriétaire des médias ? Bouygues contrôle le groupe TF1 (TF1, LCI, TMC, etc. depuis 1987). Ce ne sont pas ces chaînes qui vont diffuser l’information sur les accidents du travail sur le chantiers du bâtiment de Bouygues. A l’image de l’ensemble des médias d’information français contrôlés à 80 % par des entreprises privées. Le constructeur aéronautique Dassault rachète en 2004 le groupe Socpresse d’Hersant (Le Figaro, Madame Figaro…) et Bernard Arnault (à la tête de Moët Hennessy-Louis Vuitton – LVMH) acquiert Les Échos, Radio Classique (1999) puis Le Parisien et Aujourd’hui en France (2015). En novembre 2010, le groupe Le Monde (La Vie, Télérama, L’Obs…) passe sous le contrôle d’un trio composé de Pierre Bergé (luxe), Xavier Niel (télécommunications) et Matthieu Pigasse (banquier, propriétaire de l’hebdomadaire Les Inrockuptibles et de la station musicale Radio Nova). Un autre pôle (Libération, L’Express, BFM TV, RMC…) se forme en 2016 autour du groupe Altice (propriétaire de la Société française du radiotéléphone – SFR), cofondé par Patrick Drahi ; ce dernier opère un rapprochement entre les contenus (médias) et les nouveaux réseaux de diffusion (télécommunications). En juin 2014, Vincent Bolloré (transport et logistique), déjà propriétaire de journaux gratuits, prend les rênes de Vivendi (Canal+, Universal Music…), avec seulement 5% des actions au départ. Ce ne sont pas ceux-là qui vont diffuser des informations sur les accidents du travail ou les maladies professionnelles.

Pas non plus les canaux publics contrôlés par le pouvoir qui – quelle que soit la majorité politique – bloque depuis 20 ans toute procédure engagée par les victimes de l’amiante. Fibre tueuse à la source de 100 000 morts annoncées. La transposition, en 2018, en droit français de la directive européenne sur le secret des affaires pose la question de la protection des journalistes, des lanceurs d’alertes, des salariés et représentants syndicaux, plus généralement sur le droit de chacun à l’information. Dans ce cadre, informer sur les accidents du travail et les maladies professionnelles dont sont fautives les entreprises, porterait préjudice à leur image de marque, et serait condamnable ! Vous avez dit : liberté de l’information ?

Sources : www.souffrance-et-travail.com/ ; www.acrimed.org