La trace la plus ancienne de cancer jamais retrouvée remonte au paléolithique, il y a 1,7 millions d’années. Elle a été identifiée en 1948 sur un métatarse transformé en outil dans la grotte de Swartkrans en Afrique du Sud. Hippocrate, le premier, a nommé le cancer quatre siècles avant Jésus Christ. Il a utilisé le terme de carcinome pour décrire une tumeur du sein qui s’est révélée mortelle.

Communément considéré comme une maladie de la civilisation liée à l’exposition à des polluants (tabac, soleil, substances présentes dans l’environnement), l’origine du cancer a été très tôt recherchée dans l’activité humaine elle-même. Comme le note Montesquieu, (Lettres persanes 102, 2 novembre 1717) : « Il n’y a pas longtemps que je suis en Europe, mais j’ai ouï parler à des gens sensé des ravages de la chimie : il semble que ce soit un quatrième fléau qui ruine les hommes, et les détruit en détail, mais continuellement, tandis que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros, mais par intervalles. »

Aujourd’hui, le tabac, l’alcool, le mode de vie sont mis en avant pour culpabiliser les victimes et éviter de s’interroger sur les risques industriels et environnementaux. Mais de plus en plus le loup doit sortir du bois car les ravages deviennent exponentiels. Selon Santé Publique France le nombre de cancers diagnostiqués annuellement est passé de 170 000 en 1980 à 382 000 en 2018.

La chimie produite et employée dans l’industrie et l’agriculture, comme celle qui fait le quotidien de tout un chacun dans l’air, dans l’eau, dans les produits de consommation (au sens large) est de plus en plus ciblée comme responsable.

L’étude de santé réalisée en 2009 par l’association de anciens verriers de Givors a révélé que, dans le processus de production des petits pots, 55 produits étant classés cancérogènes. Chaque salarié pouvait être exposé constamment à plusieurs produits en même temps, en polyexposition. L’utilisation à haute température pouvait modifier la cancérogénicité des produits. La combinaison des produits mélangés ou utilisés simultanément pouvait produire une toxicité de nature inconnue.

Projet d’extension dans la vallée de la chimie, l’Usine nouvelle, 09.2018.

Le scandale des rejets polluants dans le Rhône par l’usine ARKEMA de Pierre-Bénite (www.verriers-givors.com, 19/05/2022) n’a pas manqué d’inquiéter la populations et les élus des communes en aval de la zone industrielle polluante. Il y a en effet de quoi ! L’eau captée à Ternay et Grigny qui alimente les robinets de 200 000 personnes présente des taux respectivement 4 fois et 2 fois supérieurs à l’étalon. Un taux de PFAS (poly et perfluoroalkylées) à Pierre-Bénite, sur le proche stade, 83 fois supérieur à la norme internationale (notamment aux Pays-Bas). Le prélèvement dans le Rhône sur le canal usinier est lui 36 000 fois supérieur à un prélèvement étalon effectué en amont. Et enfin une présence dans l’air 4 à 8 fois supérieures aux recommandations des Nations Unies. Autant de chiffres qui inquiètent à juste titre. Dans le lait maternel, des taux de PFAS supérieurs à la moyenne des femmes françaises ne laissent pas indifférent. L’usine chimique de Pierre-Bénite n’en est pas à son coup d’essai en la matière puisque déjà en 1976 elle avait été condamnée pour un déversement polluant dans le Rhône. Les autorités publiques sont aussi interpellées, car les infractions à la législation restent impunies et l’absence de normes environnementales interpellent leur responsabilité (www.leprogres.fr/rhone).

Le conflit de Pennaroya en mars 1972, mené pendant 33 jours à Lyon par 105 ouvriers spécialisés (OS) Algériens et Marocains contribue à constituer l’immigration en problème. Une série de rapports de l’Inspecteur du travail avait attiré précédemment l’attention de la direction de la Société minière et métallurgique de Pennaroya installée dans le quartier de Gerland à Lyon sur les dangers du saturnisme et l’état déplorable des baraques dans lesquelles étaient logés les ouvriers immigrés… L’absence de réaction de la direction avait conduit l’Inspection du travail à communiquer des mises en demeure pour faire respecter la législation sur l’hygiène et la sécurité.

Cinquante ans après, l’usine spécialisée dans le recyclage des batteries, transférée à Arnas (près de Villefranche) le scandale de la pollution au plomb resurgit. Plusieurs dizaines de personnes sont contaminées. Devenue Metaleurop lors du transfert, face au scandale l’entreprise est liquidée en 2007 (www.leprogres.fr/rhone, 16,19,23/10/2022).

La chimie « ruine les hommes, et les détruit en détail, mais continuellement » Les exemples d’Arkema et de Pennaroya-Metaleurop – parmi beaucoup d’autres montrent assez cette continuité mais interpelle fortement la responsabilité des autorités dans la pollution industrielle et le peu de mesures pour y remédier, malgré les morts et intoxiqués, les alertes de l’inspection du travail et des média. Et ça continue !

Source : Anne Marchand, Mourir de son travail aujourd’hui, enquête sur les cancers professionnels, un fléau évitable », Editions de l’Atelier, octobre 2022, 315 p. ; www.lequotidiendumedecin.fr/ (16/01/2021) ;