Point de résistance industriel, culturel et mémoriel.

Cette vénérable cheminée plus que centenaire domine la ville de ses 55 m, marque le paysage et sa mémoire. Nous avons vu au cours des précédents articles (H.1 à H.7) que ce vestige industriel ne représente pas que la verrerie sa dernière utilisatrice. Elle est le symbole du passé industriel de Givors et des combats de ses ouvriers. Combien d’années l’usure du temps lui accorde-t-elle encore ? Laurent Gonon.

L’emblématique cheminée de la verrerie ne sera pas démolie. Pour une raison simple, elle est trop polluée (Le Progrès, 13/01/2006). Du haut en bas, ses briques sont imprégnées de polluants particulièrement nocifs. Le coût du retraitement de ses mille tonnes de gravats dans une décharge spécialisée située dans le Gard, à 2 000 euros la tonne, serait faramineux. Bref, il serait moins cher de la « réhabiliter », paraît-il. Garder ou détruire ce « glorieux symbole de ce passé industriel givordin », ce débat rebondit en 2014 : « A Givors, on a tous quelqu’un de la famille qui a travaillé à la verrerie, la cheminée c’est notre repère, on ne veut pas la voir mourir » (Vivre à Givors, 01/2014). Pour l’instant on garde le symbole. Pour combien de temps encore, car la garder exige un entretien qui n’est pas encore engagé. Sa dégradation naturelle tranchera-t-elle le débat ?

Le cadeau aux générations futures. Le diagnostic local de santé des Givordins, réalisé par l’observatoire régional de santé en 2015 à la demande de l’association des verriers, révéla un état sanitaire des plus précaires. Semblable à celui des populations de tous les bassins ouvriers. Les révélations actuelles sur la pollution des aliments produits à 60 kilomètres à la ronde dans la région de Fos-sur-Mer, l’une des plus grandes zones industrialo-portuaires d’Europe, viennent confirmer les risques sanitaires auxquels sont exposées les populations ouvrières. La pollution du sol de la verrerie sur 8,5 hectares demeure, même après de monstrueux travaux de « compactage ». La réalisation d’une simple tranchée pour évacuer les eaux de pluie dans le Gier, sur ordre du préfet, révéla une pollution à l’arsenic dans une zone où on ne pensait pas en trouver. Toute la vallée du Gier sinistrée des décisions de liquidation de l’industrie française est à l’image de la friche de la verrerie. Même réaménagée, occupée par un village automobile et d’autres activités humaines souhaitables, cette zone n’en reste pas moins gravement polluée. Avec les mille tonnes de la cheminée cela reste un cadeau embarrassant pour les générations à venir. Avec les anciens verriers se battant pour la reconnaissance des maladies professionnelles et le philosophe Lucien Sève, posons la question : « La dégradation accélérée de nos vies serait-elle moins grave que la fonte de glaces polaires et ne nous menace-t-elle pas de cataclysmes aussi ravageurs ? »

Objet culturel et mémoriel. En attendant sa démolition ou sa réhabilitation, la cheminée sert de support à une plaque d’« hommage aux verriers victimes de maladies professionnelles non reconnues ». Elle fut posée le 18 janvier 2014 à l’initiative de leur association, rassemblant plusieurs centaines de personnes. Des élèves du collège Lucie-Aubrac ont consacré une exposition de dessins sur le thème La cheminée et après ? Une marche franco-italienne d’étudiant(e)s le long de la vallée du Gier fit étape sur le site accueillie par les verriers « Cette étude nous a permis de nous approprier un peu plus notre passé », pouvaient noter des étudiantes en master (Le progrès, 25/06/2014). L’association Genverre qui regroupe des généalogistes verriers d’Europe vint en juin 2015 rencontrer leurs homologues givordins et en profitèrent pour publier des informations sur le combat givordin qui les concerne aussi (www.genverre.com). La cheminée reste le passage obligé pour qui s’intéresse au passé industriel de la ville ou au combat actuel pour la reconnaissance des maladies professionnelles : étudiants, chercheurs, journalistes, militants ouvriers et familles de verriers pour lesquelles la cheminée constitue un élément essentiel de mémoire. Un point de résistance industriel, culturel et mémoriel, liant combats d’hier et d’aujourd’hui, éclairant sur les enjeux d’avenir.