L’examen des bilans sociaux des trois derniers exercices (2000, 2001, 2002) de la verrerie de Givors révèle que les verriers connaissaient autant d’absence pour maladies que pour congés payés. C’est dire l’importance de ce phénomène d’absentéisme. On remarquera que les risques professionnels de la verrerie de Givors sont toujours aussi élevés qu’en 1965 (voir absentéisme [1,2,3]… Jusqu’à la fermeture (et même après), l’entreprise tentera de fuir ses responsabilités en matière de risques au travail.

Le 18 février 2003 est convoquée une réunion du CHSCT alors que quasiment tout le personnel a quitté l’entreprise depuis le mois précédent, y compris la majorité de ses représentants au CHSCT. Ce qui fait que celui-ci se tient avec des représentants extérieurs à l’instance elle-même, pour débattre sur l’amiante, la délivrance des attestations doit être revue, et justifier le respect de la réglementation sur la consultation des représentants du personnel sur la sécurité. Aux interrogation des délégués, le responsable des Relations Humaines et Sociales déclare : « on doit retrouver ces informations dans les dossiers individuels des intéressés. Les étapes de l’évolution professionnelle ont en principe été notifiées chaque fois. » L’expérience de dix années de procédures montrera qu’il n’en est rien – rien dans les dossiers médicaux du personnel – et que jusqu’au bout la direction a fui ses responsabilité et menti !

En fusion, équipement amianté pour résister à la chaleur dégagée.

Par contre, dès 2003, BSN avait chiffré le préjudice amiante. Les Echos du 19/02/2004 le révèlent : « Après des débuts mouvementés _ un plan social avait été annulé par la justice [Il s’agit de la fermeture de VMC Givors] _ BSN Glasspack a été remis sur de bons rails… Le groupe, qui supporte des coûts liés à l’utilisation de l’amiante, a creusé sa perte nette en 2003, à 990,8 millions de dollars, contre 460,2 millions en 2002. » Ce qui signifie que BSN a provisionné (990,8-460,2) 530 millions de dollars (USD) pour le risque amiante, pour 315 salariés dont ils supprimait l’emploi. Soit par salarié 1,68 million USD ! Evidemment, l’ambition n’était pas d’indemniser les salariés victimes de ce cancérogène – on le voit assez avec son acharnement du groupe à contester tous les jugements en sa défaveur, jusqu’en cassation ! – mais de profiter de l’aubaine de la présence d’amiante pour justifier d’énormes provisions diminuant les résultats bénéficiaires de l’année… pour les réintégrer lorsque l’orage sera passé, et les distribuer alors aux actionnaires. Les risques professionnels ne constituent pas toujours des coûts mais ouvrent quelquefois de belles opportunités.

Il n’en reste pas moins que les risques professionnels – accidents au travail et maladies professionnelles – constituent des charges pour les entreprises et la collectivité, au-delà du poids des lésions et pathologies pour les victimes. Les maladies professionnelles et les accidents du travail, dont le coût, jamais démenti depuis, est estimé à 4 points de PIB tel que révélé par le ministre du travail Xavier Bertrand lors de la conférence sociale tripartite pour l’amélioration des conditions de travail de 2007. Avec un PIB de 2 427 milliards d’euros en 2019, cela représente la coquette somme de 97 milliards. Soit beaucoup plus que le fameux « trou de la Sécu » ! Et n’est chiffré là que les coûts des accidents du travail et les maladies professionnelles.

Illustré autrement, nombre d’études soulignent les coûts financiers et surtout sociaux d’une telle dérive de la santé au travail et environnementale, car nombre d’entreprises ne produisent pas que de la valeur, mais aussi des risques sociaux. Eloi Laurent, économiste à l’OFCE, argumentait dans un article de recherche paru en 2015 dans les Annales des Mines – Responsabilité et Environnement, pointant par exemple le coût de la pollution de l’air, de « 700 millions à 1,7 milliards d’euros pour notre système sanitaire du fait de celle-ci sur l’asthme ». Les coûts des perturbateurs endocriniens est évalué à 163 milliards d’euros au niveau européen. On estime que 89 % de ces coûts sont liés aux maladies neuro-développementales et à la perte de QI, selon Barbara Demeneix, biologiste au CNRS.

Dans son ouvrage Toxique Planète (Seuil 2017) André Cicolella soulevait le scandale invisible des maladies chroniques avec le rapport du PNUE (UNEP) de septembre 2012, sur l’impact des substances chimiques : 4,9 millions de morts en 2011, soit 8,3 % du total des décès dans le monde, sont liés à l’utilisation croissante de produits chimiques, en particulier dans les pays du Sud. Le coût économique est estimé à 236 milliards de dollars, la plupart de ces coûts n’étant pas pris en charge par les industriels, mais à celle des systèmes de santé et des particuliers.