Le 7 juillet 1966, le médecin du travail du « service autonome » de la verrerie de Givors présentait le rapport annuel sur l’activité du Comité Hygiène et Sécurité pour l’année 1965. L’effectif comptait 534 personnes, dont 67 femmes employées aux services Choix, Rechoix et Bureaux. On comptait 32 personnes exposées au risque de saturnisme. Particulièrement dû aux peintures au plomb employées au décor. Malgré tout, le médecin soulignait quelles « n’ont pas provoqué de maladie professionnelle ». Omettant de souligner qu’une néphropathie glomérulaire et tubulo-interstitielle peut se déclarer 10 ans après l’exposition au plomb et reconnue maladie professionnelle (MP) dans ce délai par la Sécurité sociale. Cette pathologie est couverte par la tableau n° 1 du régime général, depuis le 25 octobre 1919. Le médecin ne pouvait l’ignorer, mais rassure son monde à bon compte. Notons d’ailleurs dans ce rapport que le nombre d’examens de sujets exposés : à un poste toxique concerne 19 personnes exposée à la peinture au plomb, seulement, alors que 32 personnes étaient exposées au risque de saturnisme (?). Et 21 personnes à un poste de sécurité, sans autre précision.

Les risques principaux identifiés dans le rapport sont constitués pas les « Accidents de manutention ; efforts en soulevant ou en tirant des fardeaux ; chutes d’objets ; coupures et brûlures par les bouteilles cassées ou chaudes ». Pour les maladies professionnelles les risques paraissent limités à la composition et au décor. Une dermatose a cependant été reconnue en MP peut-être liée à l’emploi du trichloréthylène. Le rapport précise : « l’affectation à un autre poste a été nécessaire, sans que les rechutes cessent pour autant ». Plus tard, ce produit sera d’ailleurs classé cancérogène. Classé cancérogène probable par le CIRC (groupe 2A) depuis 1995, le trichloroéthylène a été classé en octobre 2012 comme cancérogène avéré (groupe 1) pour l’homme, pour le cancer du rein. Ce qui souligne que sur une longue période les ouvriers de la verrerie ont été soumis à ce risque, déjà pointé en 1965 !

Face au four, équipé d’amiante

Mais allons plus loin. On le remarque, en 1965 seuls les risques liés au plomb sont surveillés. Pourtant une MP au trichloréthylène apparaît à ce moment et devrait fait l’objet d’un suivi spécifique. Il en est de même pour la silice reconnue en MP depuis août 1945 ; idem pour l’amiante reconnue en MP depuis août 1950 ; idem pour l’arsenic reconnue en MP depuis novembre 1942 ; idem pour le benzène reconnu en MP depuis janvier 1931 ; idem pour les huiles et graisses minérales reconnues en MP depuis décembre 1957. Ces risques ne sont pas mis en évidence, surtout les salariés exposés ne font pas d’objet d’un suivi médical spécifique, pourtant ces risques au travail dans la verrerie sont bien identifiés et reconnus depuis déjà longtemps en MP par la Sécurité sociale.

Évidemment, cette sous-estimation des risques au travail a plusieurs avantages pour l’entreprise. Economiser des frais médicaux, ne pas alerter les salariés sur les risques encourus, éviter des frais d’agencement des locaux pour résorber les risques, économiser des coûts salariaux car les salariés réclament des compensations financières aux risques. C’est l’époque où l’on indemnise le risque plutôt que de le réduire ou l’éliminer. On verra dans la suite de cet article que la direction persistera dans cette politique et niera le risque chimique sur la santé jusqu’à la fermeture de l’entreprise 40 ans plus tard. Même si cela lui coûte et en communiquera le coût… Il en sera de même pour la médecine du travail – quelle soit « autonome » ou « associative » – les expositions toxiques seront constamment absentes des dossiers médicaux individuels, privant les victimes de suivis médicaux à la retraite et la reconnaissance éventuelle de maladies professionnelles par la Sécurité sociale.

Avec son enquête, réalisée en 2009, l’association des anciens verriers de Givors mettra en évidence les conséquences humaines de cette politique de l’autruche à partir de 209 réponses aux 645 questionnaires envoyés. On observe 127 cas de malades ou décédés ; soit plus de 50 %. Ce sont 210 pathologies qui sont observées (un même individu pouvant en développer plusieurs). Parmi ces pathologies, on relève 93 cancers, 82 autres pathologies déterminées, 10 autres non déterminées, 11 morts subites et 10 décès dont les causes ne sont pas précisées… Les risques chimiques conduisent à des maladies et décès prématurés 10, 20, 30 voire jusqu’à 50 ans après l’exposition !

A suivre…

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