Il y a vingt ans, l’année 2002 connaissait les ultimes combats des verriers et des Givordins pour la défense de la verrerie, installée ici depuis 1749. Il est utile pour la mémoire ouvrière de retracer cet important combat pour la défense de l’emploi, face à l’appétit insatiable des financiers. Trois articles y seront consacrés, soulignant le contexte, les conditions, les étapes et les résultats de cette lutte. Tout d’abord, le contexte qu’il faut débuter dix ans plus tôt.

Le 2 octobre 1991, au Comité d’entreprise de la verrerie le directeur présente « un nouvel arrivé à l’usine qui est envoyé pour une mission de modernisation ». Deux mois plus tard, celui-ci présente au comité le nouveau logiciel de paie. Mais rapidement, ce nouvel arrivant intervient dans l’environnement de l’usine, particulièrement au Club emploi formation qui regroupe les entreprises, les communes de Givors et de son bassin, les institutionnelles : ANPE, Education Nationale, Chambre de Commerce, etc. comme en informe Topo, journal patronal de l’usine. Précisant, dans le cadre de la politique du groupement patronal du bassin GGR – dénonçant la taxe professionnelle, Camille Vallin, maire communiste, et la CGT – « VMC a décidé d’aider à la création d’emplois sur le bassin de Givors, suite aux décisions de baisse d’effectifs de l’usine. »

Le décor est monté, très tôt. BSN qui deviendra DANONE en 1994 met des cadres à disposition pour mener la bataille politique et pour monter des structures préparant son désengagement industriel sur le bassin. Ce que Le Progrès appellera « une sorte d’Union sacrée », avec la naissance début 1993 de l’ADERS (Association pour le développement économique Rhône-Sud). Celle-ci regroupe trois collèges : les collectivités (Chasse-sur-Rhône, Givors, Grigny, Loire-sur-Rhône et la Communauté de communes de la Région de Condrieu, les entreprises du bassin Rhône-Sud et les chambres consulaires (CCI de Lyon et Nord-Isère, Chambres de métiers du Rhône et de Vienne, Chambre d’agriculture). Elle a trois coprésidents (un par collège). Mais deux pour le collège patronal (GGR et Chambres consulaires). Le directeur de VMC deviendra l’un d’eux et le « nouvel arrivé… pour une mission de modernisation » de la verrerie sera mis à disposition de l’ADERS et promu directeur de celle-ci. BSN-VMC maîtrise tout avec ses hommes.

Pour faire illusion : « VMC a décidé d’aider à la création d’emplois sur le bassin de Givors, suite aux décisions de baisse d’effectifs de l’usine. »

Les militants syndicaux ne sont pas dupes de l’opération politique. En janvier 1997, la CGT de VMC publie un tract : « Projet de VMC pour l’entreprise de Givors, fin 1998 : 100 personnes de moins… Notre patron est responsable de l’emploi à GGR sur le bassin givordin, qu’a-t-il prévu avec les PME et PMI pour compenser ces pertes d’empois ? RIEN. » D’ailleurs le directeur de l’ADERS, ancien cadre de BSN, regrettera en mars 1998 que les syndicats ne font pas partie du Club Emploi Formation… La greffe de l’Union sacrée ne prend pas de ce côté-ci.

Ces structures mises en place par des cadres de BSN-VMC (GGR, ADERS, Club Emploi Formation, etc.) entraînent beaucoup de monde, mais certains commencent au bout de quelques années à se poser des questions sur l’efficacité. Le 24 novembre 2000, un rapport au Conseil général du Rhône met le feu aux poudres : le financement de ces actions s’est élevé à 20 232 773 francs de 1994 à 1999. La réduction de 50 % de la subvention est proposée en attente d’éclairage sur l’activité réelle… Le rapporteur précise : « Nous avons souligné en commission des finances que le compte d’exploitation présenté par l’ADERS était des plus succincts… » De son côté, la mairie de Givors, dans une note interne, précisera : « Le bilan de ces actions en terme de créations d’emplois et d’implantations d’entreprises, n’est pas établi de façon certaine… Pour être complet, le mode de fonctionnement actuel de l’ADERS pose un autre problème : ses animateurs se sont manifestement installés dans une pratique qui dénie aux élus le droit d’exercer un contrôle effectif sur ses activités et ses décisions, malgré le poids écrasant des financements publics.. »

Le 4 janvier 2002, l’intersyndicale CGT-CFDT adresse une lettre aux coprésidents de l’ADERS : « Dans cette situation, nous tenons à vous faire part de notre surprise de voir apparaître, comme nouveau directeur de l’ADERS, un ex-collaborateur de BPI. Ce cabinet de consultants, pressenti dès 1999 par BSN pour étudier le devenir de VMC-Givors, avait été aussi missionné, par vous-mêmes, dès le début de l’an dernier pour préparer la ré-industrialisation du site de la verrerie condamnée par BSN Glasspack. Ce fut l’objet de l’opposition exprimée par les élus de Givors à la suite de la présentation de la proposition de GGR de faciliter l’opération… Autant dire que nous souhaitons vivement que les orientations de “développement économique” qui constituent l’objet social de votre association – dont l’existence est uniquement assurée par les fonds publics – prennent réellement en compte le développement, la modernisation de la verrerie de Givors et de ses emplois. C’est à cela que doivent servir les fonds publics et non à faciliter de médiocres restructurations dites “industrielles” qui cachent mal la recherche éhontée de profits purement spéculatifs comme l’ont réalisé, sur notre dos, DANONE avec CVC Capital Partners en 1999. Croyez bien messieurs que nous restons attentifs à vos décisions et que nous entendons bien demander à nos élus de veiller à la défense des intérêts de leurs mandants. »

Le 27 février 2002, le Progrès notera : « GGR, la dernière ligne droite. Le bureau de l’association GGR s’est réuni afin de préparer son AG du 5 mars. Une AG qui aura le goût de la remise en question, du fait de la mise en sommeil de l’ADERS… qui met directement en cause le financement de son fonctionnement… La décision a été prise lors de la récente assemblée générale de l’Association… Le personnel est licencié dans sa totalité ». Clap de fin ! La supercherie devenait évidente.